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Chanter en centre-breton ?

Fest-noz à la ferme – crédit : Éric Legret

Des airs de kan ha diskan capables de remuer les foules aux mélodies lamentatives qui feraient frémir les âmes les plus vaillantes, il s’en est égrainé des rimes et des vers en Centre-Bretagne jusqu’à ce jour. Aujourd’hui encore, on aurait tort de sous-estimer la vitalité et l’engagement des centaines de chanteuses et chanteurs qui sillonnent toute l’année les salles de fest-noz et les âtres des veillées chantées. Mais les codes de la transmission sont contraints de s’adapter à ceux d’une société en mouvement perpétuel et la question du devenir s’impose, comme à chaque génération.  

Un terreau fertile 
Porteur de pièces du patrimoine oral incontournables, le territoire a vu grandir des chanteuses et chanteurs dont les voix sont restées dans les mémoires. Le Centre-Bretagne, berceau du fest-noz, est historiquement propice au polissage de voix fortes. La pratique du chant est d’ailleurs étroitement liée à celle de la danse. On retrouve ainsi des variétés de style et de répertoire par « pays » qui constituent une véritable mosaïque culturelle. Un terreau aussi fertile laisse forcément des traces chez nos contemporains. Une enquête sur le fest-noz, menée dans le cadre de l’inventaire participatif du PCI  recensait d’ailleurs pour la seule année 2019 pas moins de 260 chanteuses et chanteurs, professionnels et amateurs confondus, qui avaient foulé un plancher de scène de fest-noz au moins une fois au cours de l’année dans l’une des cinq communautés de communes du pays COB.   

Des voix qui portent 
Le chant à danser est un des rares registres musicaux qui permet à des personnes de tout âge, et parfois même très jeunes, de se produire plusieurs fois par an dans le secteur. En plus de contribuer à une identité musicale forte dans le pays, c’est une fenêtre sur la diversité sociale et culturelle, de par les profils très variés des artistes.  Identité musicale qui rayonne et est reconnue bien au-delà de la région et dont les chanteurs d’aujourd’hui sont les porteurs. Certains d’entre eux assumant tout à fait de s’inscrire dans une chaîne de transmission. Chaîne qui permet de se relier aux autres plutôt que de s’attacher de façon rigide à une tradition figée.   

Renouer le lien
Un constat s’impose cependant : il est difficile de raccrocher les jeunes générations et plus largement le public à cette pratique. Plusieurs raisons à cela, l’une des premières étant certainement la tentative parfois inconsciente mais encore présente de s’affranchir d’une pratique jugée folklorique et désuète. C’est visible dans certaines programmations de festoù-noz où le couple de chanteur est cantonné à l’entracte ou entre deux groupes jugés plus « modernes ». Certains chanteurs regrettent également que même dans les filières d’enseignement en breton, ce pan entier de la culture bretonne soit oublié. L’un d’entre eux confiait ainsi : « si eux même ne le font pas, qui le fera ? ». Plus globalement, la maîtrise de cet art requiert des compétences culturelles qui ne sont plus portées par l’environnement dans lequel nous évoluons. La frontière entre bagage culturel et savoirs encyclopédiques est alors ténue et n’est pas pour servir la dimension tout public et populaire revendiquée de prime abord. Enfin, s’il est surtout question de kan ha diskan, le répertoire à écouter est lui encore plus menacé. Les gwerzioù en font parties et les occasions de les écouter se font extrêmement rares.   

Renforcer la visibilité 
Fort heureusement, des initiatives existent. Comme les stages ou les cours de chants traditionnels portés par des associations et écoles de musique  qui permettent de valoriser la pratique. S’y ajoutent d’autres modes d’apprentissage : le numérique permet la consultation de milliers de collectages gratuitement en ligne, via l’association Dastum par exemple. Enfin, la transmission informelle et directe, lorsque c’est encore possible, semble une valeur sûre à laquelle beaucoup de chanteurs restent attachés. Tous ces modes de transmission sont certainement complémentaires, et aucun ne saurait se suffire isolément. Comme le rappelle un jeune chanteur citant Manu Kerjean (ancien chanteur de la région de Rostrenen) : « Aujourd’hui, vous savez écrire pour retenir, vous savez enregistrer pour réécouter, vous avez des caméras pour nous voir même quand nous serons morts, mais qui vous apprendra à chanter ? ».

Marc-Antoine Ollivier

Article paru dans Le Poher
Semaine du 23 au 29 juin 2021

Lors d’une réunion publique pour l’inventaire participatif du PCI à Motreff en 2016

Une restitution d’enquête le 30 juin 2021 à Carhaix

De quoi s’agit-il ?
Bretagne Culture Diversité, en partenariat avec le Pays du Centre Ouest Bretagne, a réalisé entre 2015 et 2020 un inventaire participatif du patrimoine culturel immatériel (PCI) sur le territoire. Ces cinq années ont permis de réaliser un travail ambitieux rythmé par trois phases d’enquête : un état des lieux appuyé par de nombreuses consultations publiques, un travail de diagnostic réalisé à partir d’enquêtes de terrain pour aboutir à l’élaboration de préconisations concertées afin d’assurer la transmission de ce PCI.

Quel en l’objectif de cet inventaire?
Il s’agit de tenter de répondre à un certain nombre de questions. Tant sur les représentations contemporaines que la population centre bretonne a de ce patrimoine immatériel que sur la place donnée à cet héritage culturel ? Parle-t-on d’un « fardeau » qu’il s’agit de renvoyer au plus vite dans un passé révolu ? Ou de spécificités pour lesquelles il faut (ré)imaginer un quotidien ? Situé au cœur de la Bretagne, à la rencontre de trois départements, le Centre Ouest Bretagne est un territoire de référence en matière de patrimoine culturel immatériel (PCI).

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