6.3

De quel bois suis-je fait ?

De nombreux objets en bois sont conservés dans les collections muséographiques. Malheureusement, très peu des bois les composant ont été identifiés.

Il s’avère intéressant de faire une telle étude pour comprendre le lien qui existait entre les hommes et leur environnement, pour révéler les choix opérés du matériau dans un contexte défini, de temps et de lieu. L’étude de la collection présentée dans le cadre de l’exposition porte sur des objets domestiques fabriqués par des artisans/paysans et utilisés dans la vie rurale de tous les jours en Bretagne. Il s’agit ici d’une sélection d’objets choisis pour illustrer l’exposition, et cette étude n’a pas la prétention d’être exhaustive. Mais cette première approche permet de mettre en relief quelques faits, certains en accord avec ce qui est connu par ailleurs, d’autres plus spécifiques à la région.

Écorce d'alisier. Photographie : Photographie : Alain Amet

Point de vue microscopique

Le bois est un matériau sensible qui s’altère rapidement dans des conditions de conservation d’humidité, de variations de température, ou d’utilisations particulières, comme avec des matières grasses. Sa couleur, sa texture, son odeur changent, à tel point que son identification à l’œil nu devient malaisée. C’est alors que l’on fait appel à la xylologie, discipline dont l’une des expertises est l’identification des bois au microscope.

Chaque essence de bois a une anatomie spécifique et l’observation de leurs cellules à des grossissements allant de 10X à 200X permet de les identifier. Les observations s’effectuent suivant trois plans qui livrent chacun des informations spécifiques. Sur le plan transversal, où l’on voit les cernes annuels de croissance, on peut noter la taille et la répartition des pores (qui sont les vaisseaux coupés perpendiculairement). Les plans longitudinaux, tangentiel et radial, renseignent sur la largeur et le type de rayons ligneux, et sur tout un ensemble d’autres critères discriminants (perforations, ponctuations, épaississements spiralés...). Une clé de détermination (Schweingruber, 1982 ; Schoch et al., 2004) et des échantillons modernes sont ensuite utilisés pour la reconnaissance de l’essence ligneuse suivant les caractères relevés. Une des contraintes de cette étude particulière sur des objets à valeur patrimoniale a été la discrétion des prélèvements, d’ordre millimétrique.

Écorce de cormier

L’identification des essences ligneuses a ses limites. Certains groupes d’arbres/arbustes ne peuvent être discriminés. Tel est le cas des fruitiers, que l’on ne peut que scinder en deux groupes : 1) les pomoïdées, ici principalement l’alisier, l’aubépine, le cormier, et le poirier, possiblement le néflier et le pommier, et 2) les prunoïdées, ici le merisier et le prunellier. Les chênes, pédonculés et sessiles, ne peuvent être différenciés, l’épicéa et le mélèze, difficilement.

Quels bois ?

L’analyse a porté sur 135 objets. Une grande richesse taxonomique est ressortie des 197 identifications, à savoir 26 essences différentes. Les quatre essences prédominantes sont le châtaignier, le hêtre, les pomoïdées et le chêne, avec plus de 20 occurrences. Viennent ensuite le frêne, le buis et le saule représentés plus de dix fois, puis l’orme, le houx et les prunoïdées plus de cinq fois. Les quinze autres essences ont été observées à moins de cinq reprises.

Écorce de frêne

Le cortège des essences identifiées s’étale des bois les plus tendres aux bois les plus durs. Elles ont chacune leurs spécificités de densité, de dureté, de facilité à travailler, de grain, qui les contraignent ou non à des usages particuliers. Les dix essences les plus présentes dans cette étude sont toutes, exception faite du saule, relativement denses, faciles à travailler, et d’usage universel.

Cent objets étaient monoxyles, c’est-à-dire taillés dans une seule pièce de bois. Ce sont souvent des objets simples, par leur forme et leur technique de fabrication, qui nécessitent tout de même un savoir-faire et de bons outils de taille. Trente-cinq objets étaient composés de plus d’une pièce de bois, dont certains de plusieurs essences comme ce dévidoir fait de chêne, de châtaignier, de hêtre et d’une prunoïdée, avec deux traverses de pieds en essence différente.

Où les trouver ?

Toutes les essences observées dans cette collection d’objets en bois sont locales, indigènes ou introduites, mis à part le micocoulier plus méridional. On les retrouve toutes dans les haies, exception faite de l’épicéa, du noyer et du sapin. Il est intéressant de noter, de ce point de vue, que cet ensemble constitue une liste, presque exhaustive, de la composition floristique en ligneux des haies bocagères de Bretagne (Diard, 2005). De plus, parmi les quatre essences prédominantes, trois en sont les principaux constituants, à savoir le châtaignier, le chêne et le hêtre (CRPF). L’orme a aussi occupé une place prépondérante dans les haies (Corillion, 1971), mais la graphiose en a aujourd’hui considérablement réduit son importance. Une question se pose concernant les pomoïdées ; s’agit-il ici d’une réelle sélection des artisans/paysans pour le travail de ce bois estimé ou est-ce un biais engendré par le choix des objets au vu de l’exposition ? L’extension de cette étude à une collection plus large d’objets pourra y répondre. Il faut noter cependant que les objets soumis à des frictions, et notamment les vis (serre joints, pressoirs, étaux…) sont tous réalisés avec ces bois, ainsi que la majorité des ustensiles de cuisine.

La haie a ainsi pu constituer, aux XIXe-XXe siècles en milieu rural, le lieu privilégié d’approvisionnement en bois pour la fabrication des objets domestiques. Ceci dit, ces bois ont aussi pu être collectés dans des forêts ou des bois (tels le chêne, le châtaignier, le hêtre), des lisières forestières ou boisées (les héliophiles tels les pomoïdées, les prunoïdées), et des zones de bas-fonds (tels le saule, l’aulne) (Rameau et al., 1989) dans les secteurs où l’on rencontre ce type de boisements. La recherche de séquences de largeurs de cernes annuels de croissance rythmées, typiques des arbres émondés (cf. D. Marguerie), pourrait permettre d’authentifier l’origine « haie » d’un bois.

Et avant ?

Laissés à l’air libre, les bois se dégradent au fil du temps, jusqu’à se décomposer complètement. Par contre, les processus d’altération sont ralentis, voire stoppés, si les bois sont enfouis en milieu anaérobie (où il y a absence d’oxygène) tels les puits, les tourbières, les marais, les lacs, les milieux alluviaux et les océans. Ils peuvent y être préservés pendant plusieurs millénaires, comme en témoignent certains sites néolithiques tels ceux de Lillemer en Ille-et-Vilaine (Guyodo, 2001), de Chalain et Clairvaux-les-Lacs dans le Jura (Baudais, 1989, 1997). Ces bois sub-fossiles mis au jour lors de fouilles archéologiques nous apprennent que ce matériau fait partie du quotidien de l’homme depuis la nuit des temps (Noël & Bocquet, 1987).

Un manche coudé en fruitier (Baudais 1989, p. 351)

 

[fig. 1] Un fouet néolithique pour la fabrication du beurre et un bâton à sillonner (Baudais & Delattre, 1997, p. 529).

Le travail du bois est resté la technique de fabrication la plus usitée jusqu’à la fin du deuxième millénaire avant J.-C. (Earwood, 1993), avec l’industrie lithique et la céramique. D’abord monoxyles, les objets ont été composés de plus d’une pièce de bois à l’Age du Bronze, puis tournés à partir de 700-600 av. J.-C. en Europe (Earwood, 1993). Les formes naturelles des troncs et des branches ont de tout temps été mises à profit (figure 1), tout comme les loupes ; on en faisait même des réserves au Néolithique (Baudais, 1989). Certains objets préhistoriques se retrouvent presque à l’identique dans la collection de l’exposition (cuillères, jattes, manches, fuseaux), par contre certains autres sont absents de notre inventaire (écuelles, peignes). Composant l’essentiel du mobilier en bois sur les sites médiévaux de Rennes et de Bordeaux, ces derniers objets sont depuis fabriqués à partir d’autres matériaux. Certains usages perdurent, comme le balai en bouleau depuis la fin du XIVe siècle (Mille, 1993).

Objets néolithiques en bois dont la forme a peu varié dans le temps, ici une louche (Baudais, 1985).

Dans l’ouest de la France, les bois mis au jour sur un site archéologique correspondent habituellement à moins d’une quinzaine d’essences. Ce cortège apparaît restreint, mais il faut savoir qu’il est en lien étroit avec l’environnement immédiat du site et les usages coutumiers de ses habitants. Nos résultats, issus de l’étude d’objets de provenance régionale, sont plutôt à comparer à la synthèse sur les bois gallo-romains de la Bretagne (Guitton, 2000). 26 essences y ont été inventoriées, dont 22 sont communes aux deux études. Le cas du sapin, non indigène, est à souligner : importé pendant la période gallo-romaine, il a été introduit en Bretagne sans doute dès la fin du XVIe siècle (Diard, 2005). Le fusain, le genévrier, le nerprun, et la vigne ont été répertoriés uniquement dans la synthèse gallo-romaine, tandis que la bourdaine, l’épicéa/mélèze (introduit), et le micocoulier (méridional) ne se rencontrent que récemment.

Objets néolithiques en bois dont la forme a peu varié dans le temps, ici une louche (Baudais, 1985).

Les fouilles archéologiques ont aussi révélé des spécificités régionales quant au choix des essences. Ainsi, il s’est avéré que dans un contexte semblable de villes médiévales, pour un même type de mobilier (culinaire), le frêne était d’usage à Bordeaux (Guitton, 2006) tandis que c’était le hêtre à Rennes (Pouille, 1999). À ce sujet, on peut penser que l’utilisation du châtaignier révélée dans notre étude est tout à fait originale, tout au moins pour la fabrication d’objets domestiques, puisque cette essence n’a été inventoriée pour le Moyen Âge ni à Rennes (Pouille, 1999), ni à Landévennec (Hunot & Marguerie, 1999), ni à Bordeaux (Guitton, 2006). Ceci est vraisemblablement lié à l’aspect tardif de son introduction massive en Ille-et-Vilaine révélé par la palynologie, aux périodes moderne ou contemporaine.

Des bois ont été de tout temps réservés à des usages spécifiques, en particulier pour les objets raffinés (fruitiers, buis), les objets communs étant souvent de facture plus grossière et le choix des essences jouant de l’opportunisme. Dans ce domaine, le buis et le houx semblent interchangeables. À Bordeaux, un peigne en houx a été mis au jour (Guitton, 2006) alors qu’ils étaient habituellement en buis, et dans la collection de l’exposition, les fuseaux sont en houx alors qu’ils sont ailleurs en buis. Ces deux essences ont des qualités communes (grain fin, dense et lourd, prenant un beau poli (Rameau, 1989)) et l’emploi de l’une ou l’autre est vraisemblablement liée à sa disponibilité. En Ille-et-Vilaine, le houx, qui préfère les sols légèrement acides, est beaucoup plus répandu que le buis (Diard, 2005).

La suite...

Les objets en bois sont porteurs d’une foule de renseignements. L’identification des essences n’est qu’un de ces volets. Une étude approfondie permettrait d’aller au-delà, par la détermination du positionnement et de l’orientation de l’objet dans l’arbre, par l’observation des traces d’outils et d’usures, pour reconstituer les processus de fabrication et d’utilisation de l’objet. On ne peut qu’espérer que la xylologie développe son expertise dans les musées et puisse ainsi apporter son lot de renseignements précieux à la connaissance des objets en bois et des hommes qui les ont fabriqués et utilisés.

 

Nancy Marcoux
CNRS (UMR 6566 CReAAAH)
Université Rennes 1
Cette ingénieure de recherche spécialisée
en paléobotanique appartient au Centre de Recherche
en Archéologie, Archéosciences, Histoire. Elle a assuré
l'identification des bois utilisés pour fabriquer les 150 objets
présentés dans l'exposition "L'arbre, la haie et les hommes".

Références

Baudais D. 1989. Le mobilier en bois et en écorce du niveau V. In Pétrequin P. (dir.), Les sites littoraux néolithiques de Clairvaux-les-lacs (Jura), II Le Néolithique moyen. Ed. de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 349-361.

Baudais D., Delattre N., 1997. Les objets en bois. In Pétrequin P. (dir.), Les sites littoraux néolithiques de Clairvaux-les-Lacs et de Chalain (Jura), III Chalain station 3, 3200-2900 av. J.-C., Volume 2, 529-544.

CRPF (Centre régional de la propriété forestière de Bretagne) http://www.crpf.fr/Bretagne

Colardelle M., Verdel, E., 1993. Les habitats du lac de Paladru (Isère) dans leur environnement. La formation d’un terroir au XIe siècle. Editions de la maison des sciences de l’homme, Paris, 416 p.

Corillion R., 1971. Notice détaillée des feuilles armoricaines. Phytogéographie et végétation du Massif armoricain. CNRS Paris, 197 p.

Diard L., 2005. La flore d’Ille-et-Vilaine. Atlas floristique de Bretagne. Editions Siloë, 670 p.

Earwood C., 1993. Domestic wooden artefacts in Britain and Ireland from Neolithic to Vicking times. University of Exeter Press, 300 p.

Guitton V., 2006. Analyse xylologique des aménagements en bois de la phase I. Cours du Chapeau Rouge. Aquitaine, Gironde, Bordeaux, Parkings. RFO de fouille préventive, INRAP.

Guitton V., 2000. Le mobilier xylologique gallo-romain en Bretagne : les bois gorgés d’eau du campus de la Place Hoche à Rennes (35). Maîtrise d’histoire de l’art et d’archéologie, Université de Rennes 2 de Haute-Bretagne.

Guyodo J.-N., avec la collaboration de Noslier A., Madioux P., Bizien-Jaglin C., 2001. L’assemblage lithique du site néolithique moyen II de Lillemer (Ille-et-Vilaine). Les dossiers du Ce.R.A.A., n° 28. Rennes, p. 75-90.

Hunot J.-Y., Marguerie D., 1999. L’Abbaye de Landévennec (Landévennec, Finistère). Etude des bois archéologiques. CNRS, Université de Rennes 1, UMR 6566, Archéobotanique, 93 p.

Mille P. 1993. Le choix des essences opéré par les artisans du bois à la fin du Moyen Age. Revue forestière française, XLV (2), 165-177.

Noël M., Bocquet A., 1987. Les hommes et le bois. Ed. Hachette, 347 p.

Pouille D. (sous la direction de), 1999. Fouilles du métro V.A.L.. Station Place Sainte-Anne. 1998. Tome 6.1 Etudes et analyses complémentaires. A.F.A.N. S.R.A. Bretagne 1998-2000.

Rameau J.C., Mansion D. et Dume G., 1989. Flore forestière française. T1. Plaines et collines. Institut pour le développement forestier, Paris, 1785 p.

Schoch W., Heller I., Schweingruber F.H., Kienast F., 2004. Wood anatomy of central European Species. Version en ligne: http://www.woodanatomy.ch

Schweingruber F.H., 1982. Anatomie microscopique du bois. Ed. F. Flück-Wirth, Internationale Buchhandlung für Botanik und Naturwissenschaften, 226 p.