Breiz Atao

Auteur : Sébastien Carney / février 2019
Traduction maladroite de « La Bretagne toujours ! », qui en breton se dirait « Breiz da viken ! », Breiz Atao ! fut le slogan choisi par quelques néo-bretonnants pour baptiser ce qui n’était au départ qu’une modeste feuille de chou, aujourd’hui devenue le symbole d’un nationalisme breton aux facettes changeantes et soumis à diverses influences. Devenue de plus en plus radicale dans les années 1930 et 1940, cette expression nationaliste reste souvent méconnue.

Premières expériences

Fondé à l’été 1918 dans le sillage de l’Action française, le Groupe régionaliste breton se dote en janvier 1919 d’un journal, Breiz Atao ! La Bretagne toujours ! Lancée par l’étudiant en architecture Maurice Marchal, cette feuille de quatre pages tirée à 500 exemplaires se dit vouée au « relèvement de la Patrie bretonne ». Au début des années 1920, rejoint par Fanch Debauvais et Olier Mordrel, Breiz Atao se déclare « revue mensuelle du nationalisme breton et des relations interceltiques ». En effet, ses animateurs, désormais membres de l’Union de la Jeunesse de Bretagne (Unvaniez Yaouankiz Vreiz), se sont persuadés de la dégénérescence des Bretons et se donnent pour mission de les régénérer par le panceltisme.

Bientôt confrontés à l’échec de ce projet, les jeunes nationalistes se disent « Ni rouge, ni blanc, Breton seulement ! », mais sont à la fois l'un et l'autre : comme d'autres jeunes non-conformistes de leur temps, ils explorent une troisième voie politique. Cette dernière réside un temps dans le fédéralisme international, les relations avec les mouvements flamands, corses et alsaciens, et un pas vers la gauche. Breiz Atao, organe du Parti autonomiste breton (PAB) créé en 1927, devient la voie bretonne du « réalisme » et prend pour emblème l’hevoud – un svastika qui vaut au journal d’être accusé, à raison, de collusion avec une Allemagne désireuse de remettre en question l’Europe dessinée à Versailles. Tiré à 2000/3000 exemplaires, le journal ne compte que 300 à 600 abonnés. Les difficultés financières permanentes et des différends générationnels et politiques conduisent à l’implosion du PAB. En novembre 1931, Debauvais, aidé de Meavenn (Francine Rosec) et des frères Delaporte, lance une nouvelle série de Breiz Atao, désormais organe du Parti National Breton.

Du personnalisme au nordisme

Breiz Atao explore alors les voies du nazisme, puis de la Révolution conservatrice allemande et du nordisme, tout en s'inspirant de groupes non conformistes parisiens comme l'Ordre Nouveau. Au-delà de l’expérience d’un personnalisme breton qui consisterait à créer un Breton dégagé du capitalisme et du communisme, il s’agit, par l’invention d’un homme nouveau local, de donner à une Bretagne indépendante sa place dans l’Europe nouvelle des fascismes en construction. Sans succès : en 1935 on ne compte que 607 abonnés. Grâce à de l'argent donné par des amis allemands proches des mouvements völkisch, le journal dispose d'un peu plus de moyens, mais il ne s'agit que d'une aide ponctuelle et limitée, vite engloutie dans une gestion toujours désastreuse. De fait, à la fin des années 1930, Breiz Atao a clairement choisi son camp, et quand la censure entre en vigueur sur le territoire français, la livraison du 27 août 1939 est saisie au motif de propagande étrangère en France, et le PNB est dissous par décret le 19 septembre.

Il est relancé à l'été 1940 et doté d'un nouvel hebdomadaire, L'Heure bretonne, dirigé par Debauvais, Mordrel, puis, après que ce dernier, trop remuant, ne soit écarté, par Raymond Delaporte. Reprenant à son compte le nordisme du Breiz Atao des années 1930, L’Heure bretonne donne dans l'anglophobie, l'antibolchevisme, l'antisémitisme, le tout sur fond de promotion de l’Europe Nouvelle. L’Allemagne, qui finance l’entreprise aux deux tiers de son budget, s’en sert de contre-pouvoir local face à Vichy.

Bretagne toujours, Allemagne jusqu’au bout

Après Stalingrad, la direction du PNB se tourne peu à peu vers un fédéralisme évasif, et Célestin Lainé, animateur de groupes paramilitaires liés au parti, entre en conflit avec Delaporte, qui s'oppose à son projet de fonder une unité militaire sous commandement allemand. Fondée en novembre 1943, l’Unité Perrot, baptisée du nom de l'abbé tué par la Résistance, est utilisée par le Sicherheitsdienst de Rennes dans sa lutte contre les maquis bretons. Héritier du titre Breiz Atao, que Debauvais lui a légué sur son lit de mort, Lainé fonde un PNB concurrent du PNB delaportien et lui offre en mai 1944 son propre organe, avec l’appui des autorités allemandes. Ce nouveau Breiz Atao, s’il se veut dans la continuité du précédent, est en fait destiné à l’usage interne de l'Unité Perrot. Forcé de quitter Rennes devant l'avancée américaine, Lainé renonce à en publier la seconde livraison. Mais il conserve le titre, et publie encore deux numéros en 1947 et 1949, dans lesquels il tente de justifier les actions de son unité et ressasse ses rancœurs. De plus en plus petit, de moins en moins épais, toujours plus rare, Breiz Atao disparaît, peu à peu. Dès avant la Libération, son nom est devenu un qualificatif infamant qu’assument depuis quelques groupuscules isolés mais actifs.

Carney Sébastien, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité