Bretonnes en Grande Guerre : un conflit émancipateur ?

Auteur : Erwan Le Gall / octobre 2018
L’idée que la Première Guerre mondiale aurait contribué à l’émancipation des femmes est encore solidement ancrée dans les esprits. Pourtant, en Bretagne comme ailleurs, la réalité est plus complexe, exigeant de fait une réponse nuancée.

En s’immobilisant dans les tranchées, alors que tout le monde avait anticipé un conflit qui n’excéderait pas quelques semaines, la Première Guerre mondiale place les femmes dans une situation inédite. Les stocks de munitions sont en effet au plus bas et il faut en produire de toute urgence sous peine d’être dans l’impossibilité de poursuivre le combat face à l’Allemagne. En Bretagne comme ailleurs, puisque les hommes sont aux tranchées, nombreuses sont les femmes qui vont donc être employées à cette tâche dans les arsenaux dévolus à l’effort de guerre : on les appelle les munitionnettes.

Il ne s’agit d’ailleurs en aucun cas d’une première. En effet, dès la mobilisation générale proclamée en août 1914, ce sont des femmes qui remplacent les hommes partis au front. La guerre cependant ne saurait de ce point de vue constituer une rupture, mais au contraire un déplacement, une redistribution temporaire des rôles. En France, les femmes représentent avant 1914 un peu plus du tiers de la population active. La Bretagne est une région essentiellement rurale et, dans les campagnes, les femmes ont toujours travaillé. Elles prennent bien entendu leur part aux activités de la ferme même si celles-ci sont régies par une stricte division sexuelle, les travaux de force demeurant l’apanage des hommes. En milieu rural, le travail féminin ne se limite d’ailleurs pas à l’agriculture, et la broderie, par exemple, est une activité qui leur est traditionnellement dévolue. L’historien T. Perrono rapporte qu’à Amanlis, au sud-est de Rennes, elles sont 610 femmes à déclarer exercer, en 1851, une activité de filage du lin, pour la production de toile à voile. Trente ans plus tard, les quelque 150 conserveries de la côte sud de la Bretagne emploient majoritairement des femmes.

On ne peut donc pas affirmer que les femmes découvrent le monde du travail avec la Première Guerre mondiale. En revanche, entre 1914 et 1918, elles acquièrent avec les emplois qu’elles occupent une visibilité qui est sans commune mesure avec ce qui pouvait prévaloir avant le conflit. Particulièrement intéressant est à cet égard l’article que L’Ouest-Éclair consacre, dans son édition du 21 juillet 1917, à Félicité Ronsin : originaire de Noyal-sur-Vilaine, la jeune femme de 21 ans est la première à exercer à Rennes la profession de cocher, une nouveauté permise par le départ des hommes au front. Une telle visibilité ne doit pas étonner : souligner la mobilisation des femmes au service de l’effort de guerre, c’est certes rappeler leur implication dans le conflit mais aussi réaffirmer l’unité de la nation face à l’Allemagne. Mères, filles et épouses composent ainsi les figures essentielles de cet autre front, celui de l’intérieur, de l’arrière.

C’est ainsi que doit être comprise la figure de la munitionnette, femme employée à produire des obus dans une usine de munitions. Le cliché est éminemment trompeur car cette insertion féminine dans l’économie de guerre cache des réalités particulièrement difficiles : conditions de travail dangereuses et salaires de misère. Mais il est indéniable que l’image de la munitionnette contribue à brouiller les identités de genre. Les cheveux ramassés ainsi que le port du pantalon au lieu de larges robes à volants – attributs typiquement féminins – et toutes autres mesures visant à empêcher que ces ouvrières ne s’accrochent à une presse ou à un outil dangereux sont autant de passerelles vers ce qui est perçu comme une certaine forme de masculinité. Pourtant, la stricte division sexuelle des tâches reste de mise : si des femmes tournent les obus dans les usines de guerre, elles restent en bas de l’échelle hiérarchique. Les postes de contremaîtres et, encore plus, de chefs d’ateliers et de cols blancs restent l’apanage exclusif des hommes. En 1917, à la poudrerie de Pont-de-Buis, dans le Finistère, tous les personnels d’encadrement sont des hommes, y compris le concierge, un certain François Le Gall. Et là où un employé de bureau touche en moyenne 8,65 F par jour, une ouvrière perçoit 4,45 F, une couturière 3,67 F.

On mesure dans ces conditions combien l’idée d’une Première Guerre mondiale émancipatrice pour les femmes est trompeuse. Pour l’historienne Françoise Thébaud, si cette notion est « couramment admise », elle est néanmoins « en grande partie fausse ». Certes, « partout les femmes ont labouré, semé, hersé, fauché à la main ou à la machine, rentré les foins ». Mais l’Armistice du 11 novembre 1918 illustre bien le caractère provisoire de la situation. En effet, sitôt la cessation des combats actée, les commandes d’armes et de munitions du ministère de la Guerre cessent. En conséquence, dès le 12 novembre 1918, les munitionnettes sont congédiées et priées sans ménagement de retourner dans leurs foyers. À Pont-de-Buis, 66 % des femmes qui étaient embauchées à la poudrerie le 10 novembre 1918 ne le sont plus le 28. Louis Loucheur, le ministre de l’Armement et des Fabrications de guerre, se veut pourtant rassurant lorsqu’il s’adresse à ces chômeuses le 13 novembre 1918 : « En retournant à vos anciennes occupations ou en vous employant à d’autres travaux de temps de paix, vous serez utiles à votre pays comme vous l’avez été en vous consacrant depuis quatre ans aux œuvres de guerre ». Notons, enfin, que tous les milieux sociaux ne se laissent pas examiner facilement. Dans les campagnes, les femmes ont laissé peu de témoignages et il n’est ainsi pas toujours facile de pénétrer l’intimité de la ferme pour examiner l’impact de la Grande Guerre sur leur condition.

Le terme même de munitionnette est ambivalent. En effet, le suffixe -ette n’est pas nécessairement gage de sérieux, de crédibilité, ce qui en creux dévoile une certaine forme de domination masculine. Les années 1920 disent du reste parfaitement cette consolidation des normes de genre qui résulte de la Première Guerre mondiale. Certes, la mode « à la garçonne » triomphe mais celle-ci ne saurait faire oublier que l’incapacité juridique de la femme mariée prévaut encore au lendemain du conflit et qu’une épouse doit encore solliciter l’autorisation de son mari pour ouvrir un compte en banque, signer un chèque, contracter une assurance ou effectuer une demande de carte d’identité.

D’un point de vue démographique, la France est considérablement diminuée par la mort de 1 300 000 poilus, tous des hommes. C’est donc sur le plan de la natalité que le pays doit réagir, ce qui mécaniquement renvoie les épouses à leurs classiques fonctions maternelles, pour ne pas dire reproductrices. Néanmoins, nombreuses sont les femmes, en Bretagne comme ailleurs, à voir en ces années 1914-1918 une sorte de parenthèse. S’il leur faut, contrairement aux Britanniques et aux Américaines, attendre le lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour obtenir le droit de vote, le champ des possibles s’est entrouvert. Les mentalités évoluent et c’est ainsi qu’en 1938 le Front populaire abroge l’article 213 du code civil, texte stipulant que « la femme doit obéissance à son mari ».

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Proposé par : Bretagne Culture Diversité