Histoire du maoïsme en Bretagne

Auteur : Erik Neveu / janvier 2022
La Bretagne a été l’un des bastions du maoïsme dans les années 1968. Celui-ci s’incarne dans plusieurs structures concurrentes, comme la Gauche prolétarienne, Drapeau rouge ou encore le PCMLF, qui seront particulièrement actifs dans les années 1974-1978.

La contestation des années 1968 a été marquée en Bretagne par une forte présence des groupes maoïstes, qui ont trouvé là leur plus fort ancrage hors de la région parisienne. Dès 1967, l’UJC-ML trouve des relais chez des cadres de l’Unef rennaise. Mais c’est Mai 68 qui va être le point de départ d’une expansion. Succès paradoxal si l’on considère que dans les propos rétrospectifs de beaucoup de ceux qui vont militer là, le premier mouvement a souvent été de répulsion ou de défiance devant ce qui paraissait dogmatique, sectaire, décalqué sans grande distance de ce qui se passe en Chine. Si une série de leaders étudiants deviennent « maos », c’est moins sur une adhésion théorique à une idéologie que sur la perception de ce que les maoïstes seraient les plus actifs à aller vers les mondes ouvriers et populaires, les plus zélés à « servir le peuple » pour reprendre un de leurs slogans.

Affiche d'appel à manifestation en soutien des "ouvriers du Joint" et du "peuple vietnamien"

La trajectoire d’un mouvement

En faisant grâce des nombreux épisodes de scission et fusion qui ont marqué ce microcosme, on peut en suggérer trois dynamiques, largement spécifiques à la Bretagne. L’une tient au rôle d’un groupe « local », Rennes Révolutionnaire, né en 1970, qui deviendra Drapeau Rouge puis l'Organisation communiste de France (marxiste-léniniste) et essaimera bien au-delà de l’ouest. À travers une politique d’établissement (départ pour l’usine) de beaucoup de ses militants, il parvient à sortir du seul monde de la jeunesse lycéenne et étudiante. C’est aussi un espace où la sollicitation du marxisme-léninisme ne produit pas que langue de bois, mais aussi réflexions sur les ambiguïtés de la gauche du Programme commun, l’utilité d’une fonction d’entrepreneur, la géopolitique des «
trois mondes » . La présence maoïste en Bretagne tient en second lieu à l’évolution des jeunes du PSU qui, à travers la tendance « Gauche révolutionnaire », vont pour beaucoup, peu à peu, quitter le parti à partir de 1971 pour se constituer en organisation autonome se réclamant du maoïsme. Enfin, à partir de 1973, c’est l’Humanité Rouge (façade légale du PCMLF clandestin) qui va fonctionner comme pôle d’attraction, intégrant beaucoup d’anciens du PSU ou de membres de micro-groupes comme Le Travailleur. La branche bretonne de l’organisation regroupe probablement en 1975 le quart des effectifs nationaux. Une autre donnée, plus « provinciale » que bretonne, peut être suggérée. Dans une France où la vie intellectuelle et universitaire est pathologiquement concentrée sur Paris, la relative absence d’un milieu intellectuel dense et avant-gardiste dans l’espace breton a pu valoriser un militantisme soucieux de se frotter au réel et non de gargarismes théoriques… d’autant que le recrutement gauchiste se faisait incomparablement plus chez des promus sociaux que chez des enfants des classes supérieures en quête de magistère intellectuel.

Image : couverture de l'Humanité Rouge, Musée de Bretagne 977.0053.24.17

Il est banal de lire que le maoïsme s’évanouit fin 1973 avec l’auto-dissolution de la Gauche prolétarienne (dont la présence bretonne, modeste, prend la forme des « longues marches » amenant étudiants et jeunes ouvriers travailler l’été dans les fermes). Pareille datation est absurde pour qui ne limite pas le territoire français au Quartier latin. Le milieu des années 1970 marque au contraire un pic des effectifs militants des maoïstes bretons. La débandade débutera en 1978 où des résultats électoraux humiliants (0,78 % dans une circonscription rennaise jugée test) sont un des détonateurs qui conduisent l’Humanité Rouge Bretagne à une réflexion collective qui se clôt un an plus tard par une auto-dissolution. Si le dernier numéro de Drapeau Rouge date de 1984, le groupe gardera via sa revue Arguments une activité idéologique près de cinq ans encore.

Décrire un maoïsme enraciné dans les « masses » serait une pieuse légende. Mais à travers une politique d’établissement, certaines organisations ont eu une vraie présence dans le monde ouvrier (bâtiment, Citroën-Rennes, hypermarchés) et été à l’initiative de conflits sociaux. Au milieu des années 1970, il y avait peu d’Unions locales CFDT, et parfois CGT, où ne soit pas actif un cadre maoïste déclaré ou caché. À partir de militants PSU puis de l’Humanité rouge, un lien important s’est aussi tissé avec beaucoup de dirigeants du syndicat des Paysans-Travailleurs.

Journal L'Humanité rouge © Collection personnelle de l'auteur

Tract du PCMLF : C'est le capitalisme qu'il faut détruire, Collections du Musée de Bretagne 977.0124.11

Pourquoi en Bretagne ?

Pourquoi cet ancrage breton ? L’observation que beaucoup de maoïstes étaient d’anciens catholiques est essentielle si on ne la réduit pas à la paresseuse explication d’un changement de « foi ». Les préoccupations sociales, tiers-mondistes de beaucoup de catholiques de gauche à l’époque du concile Vatican II ont trouvé une continuité dans le discours du « servir le peuple ». Ayant souvent un rapport plus distant que leurs alter ego trotskistes tant à la culture légitime – classique ou scolaire – qu’à celles novatrices qui émergent du bouillon de culture de ces années (rock, féminismes, expériences « alternatives »), les maoïstes font primer sur la formation théorique un travail de longue haleine vers le populaire.

Que la Chine communiste soit née d’une révolution paysanne n’était pas non plus indifférent à beaucoup d’enfants de paysans. Si l’on écarte toute dimension normative de la formule d’« anticommunistes communistes », on comprend aussi comment séduit le communisme chinois de la Révolution culturelle. Il est perçu comme reposant sur une mobilisation populaire, critiquant toutes les autorités instituées au travail, à l’école, dans les rapports de genre mais aussi à la tête du parti. À l’inverse le Parti communiste français et l’Union soviétique ont les incurables handicaps d’être ce contre quoi clergé, parents et professeurs de l’école catholique n’ont cessé de mettre en garde. L’URSS incarne, durant la « stagnation brejnévienne », un communisme plus grisâtre et carcéral. Être maoïste c’est donc virer à gauche toute sans se rallier à un modèle soviétique récusé pour des raisons ambivalentes, « rendre plus purs les mots de la tribu » avec un communisme incandescent et critique, imaginé comme libertaire.

Si l’on excepte le petit noyau de la Gauche prolétarienne faisant clin d’œil à la langue et la culture bretonne dans son journal Gwirionez Vérité Bretagne, ces courants politiques révolutionnaires ont manifesté peu d’attrait – moins en tout cas que leurs rivaux trotskistes – pour ce qu’on pourrait appeler la « cause bretonne » (culture, aspiration à une autonomie régionale, mobilisation d’une histoire). Peut-être faut-il voir l’effet combiné d’une moindre liaison aux foyers de créativité culturelle bretonne des années 1970, d’un ancrage plus « haut-breton », d’une vision plus cadenassée par l’orthodoxie marxiste de ce qu’étaient les luttes principales et secondaires. Mais par un retour du refoulé, on peut aussi observer que beaucoup de ces ex-militants valoriseront des ancrages bretons. Certains s’investiront dans Diwan pour leurs enfants, d’autres conjugueront écologie et territoire, la grande majorité fera toute sa vie dans une Bretagne qu’ils associent à une qualité de vie et de sociabilités.

 

Elections législatives de mars 1978 Tract : Liste d'Unité Ouvrière et Populaire de l'Organisation Communiste de France (Marxiste-Léniniste) Populaire Collections du Musée de Bretagne 978.0044.3.1

 

Bulletin de vote : Dominique Techer, candidat de l'Organisation Communiste de France (Marxiste-Léniniste) aux législatives de mars 1978. Collections du Musée de Bretagne 978.0044.3.2

 

BIBLIOGRAPHIE :

 

  • Bougeard Christian, Porhel Vincent, Richard Gilles, Sainclivier Jacqueline (dir,) L’Ouest dans les années 68, Rennes, PUR, 2012.
  • Collectif « À l’Ouest », Quand Rennes proteste. Mobilisations et trajectoires de militantes et militants des années 1968, Rennes, PUR, 2022.
  • Collectif Sombrero (O. Fillieule, S. Béroud, C. Masclet et I. Sommier, dir.), Changer le monde, Changer sa vie, Arles, Actes Sud, 2018.
  • Kernalegenn Tudi, Drapeaux rouges et gwenn-ha-du : L’extrême gauche et la Bretagne dans les années 1970, Rennes, Apogée, 2005.
  • Neveu Erik, Soixante-Huitards ordinaires, Paris, Gallimard, 2022.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité