Juillet-août 1914, l’entrée en guerre des Bretons

Auteur : Yvan Fronteau / novembre 2016
A la suite de l’assassinat de l’archiduc d’Autriche le 28 juin 1914 à Sarajevo, l’Europe s’engage sur le chemin d’un conflit qui la plongera dans cinq années d’une guerre d’une dimension inattendue et jusque-là jamais vue. La Bretagne et les Bretons représentent-ils un cas particulier en France quant à leur manière d’appréhender le cheminement vers la guerre en juillet et la mobilisation générale début août ?

Avant la guerre, l’attitude des Bretons à l’égard de l’institution que représentait le service militaire était de s’y conformer. La loi du service de trois ans de 1913 n’avait pas fait l’objet de contestations. L’inquiétude dans les milieux agricoles était surtout de voir les jeunes revenir changés après avoir connu le confort de la ville et remettre en cause le mode de vie et le travail rustiques dans la ferme familiale, voire qu’ils la quittent définitivement.

Un ciel lourd de menaces

Les préoccupations de l’immense majorité des Bretons en juillet 1914 sont tournées vers les moissons que la pluie vient parfois perturber. Les lecteurs de la presse sont captés par le procès de l’affaire Caillaux plutôt que par cet attentat dans les Balkans qui semble être une crise bien moins grave que celle qui avait opposé la France à l’Allemagne en 1911 à propos du Maroc.

Le voyage pour la Russie du Président de la République Poincaré et du Président du Conseil Viviani renforce cette idée que la menace d’une guerre est improbable.

Les premières inquiétudes pointent dans la presse le 26 juillet après que la Serbie ait répondu de façon négative à l’ultimatum lancé par l’Autriche-Hongrie. L’Ouest-Eclair titre alors : « L’Europe menacée d’une conflagration générale » (à consulter sur Gallica) et annonce le retour rapide de Viviani à Paris.

Le pacifisme fait long feu

Dans les milieux syndicalistes et socialistes, cette marche à la guerre suscite des manifestations pacifistes importantes à Paris le 27 juillet qui ont leurs équivalents à Brest, Lorient, Saint-Nazaire et Nantes entre le 27 et le 31 juillet. L’assassinat de Jaurès le 31 par un nationaliste français n’entraîne pas de troubles mais un mouvement patriotique aussi puissant que le pacifisme chez les ouvriers et qui peut se résumer par la formule de Gustave Hervé : « ils ont assassiné Jaurès, nous n’assassinerons pas la France ».

En Bretagne comme ailleurs, les autorités n’arrêtent pas les personnalités, recensées dans le Carnet B, susceptibles de mener des actions pacifistes gênant la mobilisation lors de l’entrée en guerre. Ces arrestations sont rendues inutiles par l’Union Sacrée et auraient, au contraire, pu allumer une contestation qui n’existait pas.

L’Église dans l’Union Sacrée

Affiche de mobilisation - wikimedia

De la même manière, l’Église catholique en France s’engage derrière le gouvernement de la République dans l’Union Sacrée malgré la politique anticléricale dont le point culminant fut la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État. L’application de cette loi et les inventaires des biens de l’Église avaient occasionné des incidents en France et particulièrement en Bretagne où nombre de ces opérations d’inventaire n’avaient pu avoir lieu face à l’opposition du clergé et des paroissiens.

Cependant, si l’Église soutient l’État face à l’agresseur allemand, elle n’en demande pas moins à la République de réviser sa politique et de reconnaître qu’elle a été injuste.

Cette foi patriotique se manifeste notamment par le départ de prêtres pour le front puisqu’ils sont soumis aux obligations militaires depuis 1889 (les « curés sac au dos »). À titre d’exemple, dans le diocèse de Vannes, 625 prêtres sont mobilisés. Les plus jeunes sont engagés comme combattants et les plus âgés sont versés dans les services de santé.

Par ailleurs, une loi de 1913 prévoit la présence d’aumôniers militaires et l’État prend en charge à partir de novembre 1914 l’indemnité versée aux aumôniers volontaires au front. Ainsi, en Bretagne comme dans le reste de la France, l’Église et l’État se rapprochent face au péril de la guerre et ce dernier a même organisé l’apostolat catholique auprès des troupes.

Petite et grande patrie ensemble

Qu’en est-il d’un mouvement nationaliste breton rejetant la participation à la guerre d’une nation qui n’est pas la sienne ? Un premier Parti nationaliste breton avait été créé en 1911 mais il est composé d’une infime minorité de membres issus des élites culturelles loin d’avoir les moyens d’influencer les opinions. Le sentiment identitaire des Bretons reste encore largement ancré dans l’appartenance à un pays, unité qui fragmente la Bretagne en de multiples entités qui ont leur propre identité comme le Vannetais, le Léon ou encore le Pays Bigouden. À cette diversité des pays vient s’ajouter la séparation entre Haute et Basse-Bretagne concrétisée par l’usage du gallo ou de la langue bretonne.

Unis face à la barbarie germanique

Finalement, que ce soit l’adhésion des mouvements syndicalistes et socialistes et de l’Église à l’Union Sacrée ou la faiblesse du sentiment nationaliste, tout concourt à ce que la Bretagne ne se distingue pas des autres régions françaises lors de l’entrée en guerre. L’Union sacrée s’y constitue face à l’agression de l’impérialisme germanique.

La Bretagne ne connait pas plus de cas d’insoumission de la part des mobilisés et les soldats partent avec le sentiment d’avoir à accomplir leur devoir. Ils sont imprégnés du patriotisme inculqué par la République et ses institutions. Le service militaire et l’école publique vantent l’amour de la nation française, phare de la civilisation, qu’il faut protéger et défendre. L’Église accompagne ce mouvement patriotique comme l’illustrent les prières du soldat adressées à la Vierge et qui se terminent par « Vive la France ».

592 000 hommes ont été mobilisés dans les frontières de l’ancienne province dont 50 000 dans la Marine. Le mythe du départ la fleur au fusil n’a pas plus de réalité en Bretagne qu’ailleurs. Ce sont plutôt des sentiments de fatalité et de détermination qui animent civils et soldats lors des départs pour une guerre qui, on veut alors s’en convaincre, sera courte.

Départ à la gare de Saint-Brieuc. Carte postale du fonds Salonne (159 J) représentant le départ des troupes pour le front en gare de Saint-Brieuc. Carte postale publiée dans le catalogue d'exposition "Année 1914 / année 1944" du service éducatif des Archives des Côtes-d’Armor.  Archives départementales des Côtes-d'Armor, fonds Salonne (159 J 53)

Bibliographie

  • BOURLET Michael, LAGADEC Yann, LE GALL Erwan (dir.), Petites patries dans la grande guerre, PUR, coll. Histoire, 2013
  • GUYVARC’H Didier, LAGADEC Yann, Les Bretons et le Grande Guerre, PUR, Coll. Images et histoire, 2013

Proposé par : Bretagne Culture Diversité