La saleté, la paresse et la friche

Auteur : Laurent Gall / novembre 2020

Interroger les catégories sémantiques des énoncés ouvre la porte à la genèse et à la compréhension des idées. Dans le pays de Callac, les notions de paresse, de crasse et de friche sont apparentées en langue bretonne. Les termes fagn – paresse, crasse – et fagnous – fainéant – se construisent sur la même racine que fagnach qui caractérise un milieu envahi par la végétation (voire du bois ou de l’herbe inutilisables). De nombreux témoignages rapportent que le mode d’entretien et le contenu d’une parcelle sont le reflet de la conduite adoptée par le paysan ainsi que de sa personnalité. La crasse de la nature est perçue comme un facteur de déséquilibre qui s’insinue au sein des cultures, comme un danger qui rendrait précaire la cohésion même du monde agricole. Pour le paysan d’hier, seul le travail était l’antidote à l’idée de « saleté ». Pour l’agriculteur et le jardinier d’aujourd’hui, les herbicides se sont substitués au maniement de la faucille et de la binette.

À société ordonnée, nature ordonnée

L’image péjorative d’un paysan improductif, archaïque, en proie à la paresse est née au siècle des Lumières. Après la Révolution, elle est mise en avant par les élites pour démanteler les communaux et les terres incultes (landes, friches et marais) jugés comme freins au progrès agronomique. La mise au pas du monde paysan s’accompagne donc d’une mise au pas de la nature.

Au xixe siècle, les fondements moralistes de l’hygiénisme, associés à la valeur travail dans la lutte contre l’oisiveté et contre le danger de la saleté envahissante, trouvent leur continuité dans une société dirigée par la classe bourgeoise, qui aspire à la construction d’une nation forte et industrialisée. Les notions du propre et de la vigueur façonneront dès lors une conception de l’ordre qui s’étendra de l’individu à la société, de la plante à la végétation (domestiquées).

Proposé par : Bretagne Culture Diversité