Le Légué, la « vallée des indésirables »

Auteur : Ronan Richard / septembre 2020

Quartier à forte identité, Le Légué bénéficie aujourd’hui d’une forme de gentrification qui se repère à ses commerces et à ses activités de plaisance. Pourtant, la vallée du Gouët a longtemps eu fort mauvaise réputation. Les enquêtes orales en témoignent : jadis, on avait peur de descendre au Légué. Le quartier a durablement cultivé ce sentiment d’abandon, en marge de la société bourgeoise qui, depuis le quartier Saint-Michel, toisait les classes populaires d’en bas. L’un des épisodes les plus symptomatiques à ce sujet demeure celui de l’expulsion en 2014 du « wagon », ce squat alternatif et solidaire, symbole d’une certaine contre-culture. Pourtant, qui se souvient que, un siècle auparavant, durant la Première Guerre mondiale, cette vallée servait déjà de réceptacle à toutes sortes d’« indésirables » ? Outre le camp du Jouguet, la vallée accueillait aussi des prisonniers de guerre. Travaillant sur le port, aux travaux forestiers ou à la construction de routes, ils étaient cantonnés dans des baraquements du Légué. Par ailleurs, pour pallier le manque d’hébergement chez l’habitant, la préfecture y transféra aussi des réfugiés lors de l’exode de mars 1918. Mal perçus par les autochtones, un millier d’entre eux fut misérablement cantonnés au Légué. Une pétition poignante décrit leur état d’esprit : « Quand le Dunkerquois arrive à Paris on le fait diriger de force sur saint brieuc en lui promet qu’ils seront logé et bien traiter. Et bien pour logement c’est un grand vieux moulin délabré au fond de saint brieuc. Il fait un froid terrible nous sommes sans feu les pauvres petis en rien de chaud si cela continue tout le monde seront mort avant que cette geurre prennent fin. Pauvre France tu réclame des enfants et en les laisse dépérir faute de soin le malheureux Dunkerquois qui n’a rien a réclamé. […] Tout les Dunkerquois aime mieux retourné dans l’enfer que d’être traité comme de bête féroce [sic] ». Un siècle plus tard, ce moulin insalubre accueille la communauté locale d’Emmaüs.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité