Les duchesses de Bretagne, actrices de la vie politique

Auteur : Laurence Moal / novembre 2019
La figure d’Anne de Bretagne a souvent évincé les vingt-sept autres duchesses, épouses de duc ou héritières, qui l’ont précédée depuis la fondation du duché par Alain Barbetorte en 940. Plusieurs de ces femmes ont exercé le pouvoir ou tout au moins une partie. Si certaines ont laissé peu de traces et sont aujourd’hui méconnues, d’autres sortent du lot et font preuve d’autorité, voire d’audace à des moments-clés du duché.

Qui sont les duchesses de Bretagne ?

Une princesse devient duchesse le plus souvent par mariage. Elle est alors l’épouse d’un duc. Sa principale fonction est de mettre au monde beaucoup d’enfants pour qu’il puisse en survivre quelques-uns, et de préférence des garçons pour assurer la continuité dynastique. Jeanne de France (1391-1433), épouse de Jean V, a sept enfants, quatre filles et trois garçons dont deux deviennent ducs. Elle est la dernière duchesse à donner des garçons « viables ».

Portrait de François d'Amboise tiré d'un ouvrage du XVIIIe siècle. Wikicommons.Lorsque les ducs meurent, les duchesses deviennent douairières et peuvent coexister avec les duchesses épouses. Ainsi, au moins quatre femmes ou veuves de ducs sont vivantes dans les années 1460 : trois douairières (Ysabeau d’Écosse, épouse de François Ier mort en 1450, Françoise d’Amboise mariée à Pierre II mort en 1457, Catherine de Luxembourg, troisième femme d’Arthur III mort en 1458) et Marguerite de Bretagne, duchesse en titre et épouse de François II en 1455.

En Bretagne comme ailleurs en Europe, des princesses gouvernent le duché en cas de minorité de l’héritier, ou bien d’absence prolongée du duc, ou encore parce qu’il n’y a pas d’héritier mâle. Mais l’autorité souveraine ne leur est pas conférée par un acte légal. On ne peut pas parler de véritable régence, mais plutôt d’interrègne. Havoise de Normandie, veuve du duc Geoffroy Ier, dirige ainsi la Bretagne pendant et après la minorité de son fils Alain III, de 1008 à 1034.

Des filles de duc accèdent aussi au trône en leur nom propre selon la coutume de Bretagne. La règle de succession évolue toutefois au cours du Moyen Âge. Aux xiie-xive siècles, le duché se transmet de la même manière qu’un fief, il ne se divise pas et les femmes peuvent en hériter. Ensuite, les deux traités de Guérande (1365 et 1381) donnent le duché à la lignée des Montforts, mais seulement à sa descendance masculine continue. Si celle-ci venait à manquer, le duché irait à la lignée masculine de Blois-Penthièvre. En cas d’absence de mâle dans les deux lignages, la succession serait ouverte aux filles. C’est ce qui arrive à la mort de François II en 1488.

Une entrée sur la scène politique bretonne grâce au mariage

Le choix d’une princesse étrangère, ou d’un prince lorsqu’il s’agit de marier une héritière, est essentiel. Le mariage permet de nouer des alliances, d’assurer le renouvellement dynastique et d’étendre la parenté. On le voit notamment avec Alain Barbetorte qui souhaite créer une nouvelle dynastie. Vers 940, il épouse Roscille d’Anjou, la sœur du comte de Blois, Thibaud le Tricheur, ce qui l’unit à la haute aristocratie carolingienne. Le champ de recrutement des épouses s’élargit ensuite avec la montée en puissance du duché. Les ducs de la Maison de Dreux, de Jean Ier à Jean III, nouent des alliances avec des filles de roi ou de riches héritières, au moment où la Bretagne s’ouvre sur l’extérieur. Ensuite, Jean IV et Jean V renouent avec des alliances royales alors que leurs successeurs choisissent des filles issues de la haute aristocratie française.

Ces mariages sont négociés souvent très tôt. Quand Constance est fiancée en 1166 à Geoffroy II Plantagenêt, elle n’a que 5 ans. Alix a environ 13 ans quand on la marie à Pierre de Dreux. Les épouses des ducs sont souvent de beaux partis. La dot de Jeanne de Navarre (1368-1437) s’élève à 6 000 livres de rente annuelle et à 120 000 livres de dot indirecte. Le rassemblement de cette somme exigée par Jean IV entraîne d’énormes sacrifices pour la population du royaume de Navarre soumise à l’impôt.

De fortes personnalités

Le xiie siècle compte deux fortes personnalités qui jouent un rôle actif à la tête du duché. La première est Ermengarde d’Anjou, qui épouse vers 1093 Alain IV Fergent. Elle est à la tête du duché durant l’absence de son mari pendant les cinq années de la première croisade de 1096 à 1101, et au début du règne de son fils Conan III le Gros, duc de Bretagne à 1112 à 1148. Une fois veuve, Ermengarde s’installe auprès de la cour comtale de Bretagne où elle continue à conseiller son fils jusqu’à sa mort en 1147, à près de 80 ans.

Portrait d'Ermengarde d'Anjou. Musée de Bretagne: 2016.0000.2192.

L’autre duchesse à faire preuve d’une certaine liberté d’action est Constance, fille unique et seule héritière du duc Conan IV et de Marguerite d’Écosse. Elle naît en 1161, à une époque où le duché se trouve dans la mouvance d’Henri II Plantagenêt. En 1181, elle épouse le fils de ce dernier, Geoffroy. Veuve en 1186, elle continue de se montrer fidèle à la domination Plantagenêt mais elle affirme sa légitimité et une certaine indépendance. Elle s’entoure de conseillers soucieux de préserver l’autonomie ducale. Elle fait reconnaître son fils Arthur comme duc dans une grande assemblée des Grands et évêques à Rennes au début de l’année 1196.

La guerre de succession de Bretagne (1341-1364) est l’occasion de mettre en scène deux fortes personnalités, Jeanne de Penthièvre et Jeanne de Flandre. La première, reconnue duchesse par le roi de France en 1341, a souvent été décrite comme une femme intransigeante, voulant défendre son droit à la succession jusqu’au bout et conduisant ainsi son mari à la mort sur le champ d’Auray. La seconde fait preuve elle aussi de détermination d’après Froissart, jusqu’à participer directement aux opérations politiques et militaires.

Mariage de Jean IV avec Jeanne de Navarre en l'église de Saint-Clair de Saillé (Loire-Atlantique). Wikicommons.À partir de l’avènement de la dynastie Montfort au trône ducal, le renforcement du pouvoir ducal contribue à un certain effacement du rôle de la duchesse. Mais il ne faudrait pas oublier Jeanne de Navarre, veuve en 1399, sa tutelle de Jean V et sa décision de se remarier avec le roi d’Angleterre, Henri IV. Rappelons aussi l’intervention de Jeanne de France en 1420, lors de la capture de Jean V par les Penthièvre. Elle ordonne le siège de Champtoceaux qui permet sa libération. La duchesse de Bretagne cesse ensuite de jouer un rôle politique actif. Elle ne revient sur le devant de la scène qu’en 1486, quand Anne est reconnue comme héritière légitime de François II.

BIBLIOGRAPHIE

Moal Laurence, Les Duchesses de Bretagne. Histoire d’un pouvoir au féminin, Rennes, Presses universitaires de Rennes, à paraître en octobre 2020.

Borgnis Desbordes Éric, Constance de Bretagne (1161-1201) : Une duchesse face à Richard Coeur de Lion et Jean sans Terre, Spézet, Coop Breizh, 2018.

Gasche Étienne, Petite Histoire des duchesses de Bretagne, Fouesnant, Yoran Embanner, 2011.

Carrer Philippe, Pouliquen Yves, Ermengarde d’Anjou, l’autre duchesse de Bretagne : La couronne ou le voile Broché, Spézet, Coop Breizh, 2002.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité