Loin des pavés, la plage : les vacances en Bretagne pendant l'été 1968

Auteur : Johan Vincent / mars 2019
Si chacun a encore en mémoire les événements de mai 1968, peu sont ceux qui ont des souvenirs de l’été qui suit. « Sous les pavés la plage » proclame le slogan et c’est pourtant sous les plus sombres auspices que s’annonce la saison balnéaire à venir. Jusqu’à ce que n’arrive le mois de juillet 1968.

À partir de début mai 1968, les mouvements sociaux se multiplient en France. La Bretagne, marquée par la crise économique, est particulièrement mobilisée. Les disparitions de la raffinerie de sucre de Chantenay (Loire-Atlantique) et des forges d’Hennebont (Morbihan) apparaissent comme les symboles du destin tragique de la vieille tradition industrielle des ports de l’Ouest. Or au même moment commence la saison touristique, dans une France donc qui s’arrête. En mai 1967, le syndicat d’initiative du Morbihan dénombrait plus de 300 visites par jour. Lors des premières journées de mai 1968, il n’en recense que 25…

Mai 68, contrecoup pour les activités touristiques

En Bretagne comme ailleurs, les fêtes locales, courses cyclistes et autres kermesses sont annulées. Au plus fort de la grève, durant la dernière semaine de mai, les commerces ferment à Saint-Brieuc, Saint-Quay, Paimpol… Un hôtelier breton voit annulée la venue de congressistes dans son établissement, tandis que les 200 000 francs de homards qu’il avait commandés patientent sur une voie de garage de la SNCF.

A la  gare de Paimpol (carte postale). Musée de Bretagne: 987.0077.8.Comme les trains ne circulent quasiment plus en France à la mi-mai, des services de cars sont mis en place au départ des principales gares parisiennes pour assurer un minimum de communications avec la province. Pour le nord-ouest de la France et par conséquent la Bretagne, seule la ville de Nantes est desservie. Par des moyens de fortune, un certain nombre de voyageurs parviennent toutefois à rejoindre leur lieu de vacances, et ceux que leurs affaires n’attendent pas en ville se réfugient dans leur résidence secondaire. L’affluence sur le bord de mer n’a toutefois rien de comparable avec une avant-saison habituelle. Les journaux, comme Ouest-France, servent de relais pour des messages rassurants, généralement pour dire que tout va bien et que les touristes viendront un peu plus tard.

Personne, vraiment plus personne ?

Les grèves avantagent le tourisme de proximité. Ceux qui participent aux réunions destinées à déterminer la reprise du travail sont contraints de ne pas s’éloigner. Les fermetures des écoles invitent à fréquenter les lieux de loisir. Durant le week-end de la Pentecôte, le vignoble du Pays nantais connaît ainsi une certaine affluence. Le 11 juin, de nombreux jeunes, « attardés à l’école buissonnière par un relent de grève », se pressent sur la plage vannetaise de Conleau pour profiter d’une « magnifique journée d’été, claire, ensoleillée, presque chaude ».

Guidel, le Bas-Pouldu (carte postale, détail). Musée de Bretagne: 974.0048.40.Le sentiment des professionnels du tourisme est donc contrasté. Sur la côte, ils s’inquiètent en fait d’une saison restreinte à deux mois d’activité, alors qu’elle a été préparée avec un tremplin publicitaire coûteux. De plus, les frais fixes pèsent sur les bilans comptables. Un hôtel de Saint-Pierre-Quiberon reçoit son maître-cuisinier et les femmes de chambre pour la saison mais il n’y a pas de clients. Dans la semaine du 21 au 28 mai, un millier de touristes annulent leur excursion sur les Vedettes Vertes qui sillonnent le golfe du Morbihan. À la fin du mois, craignant de manquer de carburant, ces bateaux ne sortent plus qu’à la demande et au ralenti. Le Village Vacances Familles de Guidel-Plage, qui peut accueillir environ 1 300 personnes, déplore que de nombreuses familles aient renoncé à leurs vacances. À la mi-juin, le directeur ne peut que constater les conséquences des récents événements sociaux sur le taux de remplissage de son établissement : les difficultés de transport découragent en effet les voyageurs. L’effectif est toutefois complet, puisque les 30 saisonniers estivaux ont rejoint les 17 permanents et les 18 saisonniers de longue durée.

Avec le retour à la normale, rattraper le retard de la saison

Le syndicat d’initiative de Belle-Île-en-Mer espère, dans sa séance du 20 juin, que la région n’aura pas trop à souffrir du contrecoup des événements et que la saison démarre enfin en juillet. Les hôteliers de Bretagne décident de maintenir la réduction, consentie depuis une dizaine d’années, s’élevant de 15 à 20 % durant les mois de juin et de septembre. On régularise également certaines situations : la ville de Saint-Nazaire signe le contrat de l’exploitation des cabines de la plage de Saint-Marc pour cinq ans le 29 juin seulement. Si Saint-Malo attend ses CRS maîtres-nageurs sauveteurs encore au 1er juillet, Dinard a déjà les siens. La saison balnéaire commence réellement durant la première quinzaine de juillet.

Photographie illustrant un éditorial de Charles Le Quintrec intitulé « Ils ne pensent qu’à leurs vacances » et publié le 2 juillet 1968 dans Ouest-France.  Archives départementales du Morbihan.Le secrétaire général de la préfecture du Morbihan concède quelques flottements au niveau de la saison touristique au mois de juin. Mais il s’empresse de relativiser la situation en soulignant, à l’en croire « de l’aveu même des professionnels », une fréquentation très forte pendant les vacances pascales et les week-ends de printemps. Le président du syndicat d’initiative de Saint-Nazaire se félicite de l’attractivité de certains sites (terrasse panoramique avec 40 000 visiteurs, port, plages), du succès de certaines excursions et de la fréquentation des hôtels sans restaurant (sans pension complète et donc moins onéreux). Après les craintes nées au printemps, les professionnels s’avèrent relativement satisfaits d’une saison qui aurait été jugée mauvaise dans des conditions normales. En définitive, les événements de Mai 68 démontrent la fragilité de l’activité touristique française, alors en plein développement mais désemparée face aux mouvements sociaux.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité