Un exemple précis : les chansons d’infanticides

Auteur : Roland Brou / novembre 2016

Nous ne parlerons pas ici des complaintes décrivant des faits divers précis, donnant le nom des protagonistes ainsi que les lieux et dates du drame, mais plutôt des plus anciennes et généralistes qui reprennent toutes la même trame :

  1. Une jeune fille accouche par surprise, on est souvent dans le déni de grossesse, au moins en présence d’une grossesse cachée.
  2. Elle demande conseil à sa mère mais entend mal la réponse donnée et tue son enfant.
  3. Elle se fait surprendre par des voisines, souvent d’une classe sociale supérieure.
  4. La justice est prévenue et les gens d’armes l’arrêtent.
  5. Elle est amenée à la ville la plus proche pour y être jugée et condamnée à mort.
  6. La mère essaye de soudoyer les juges ou le bourreau, sans succès.
  7. Au moment de la mise à mort, la jeune fille se repent et exhorte les filles présentes à ne pas agir comme elle.

« L’ « ogresse » Jeanne Weber. Crime ou fatalité ? », à la une du quotidien Le petit journal, supplément illustré, n°860, dimanche 12 mai 1907. Source : Gallica-BNF
Il est troublant de voir des dizaines de ces grandes chansons obéir aux mêmes règles de construction, qu’elles aient été collectées en Haute-Bretagne, dans le Nivernais, en Auvergne ou ailleurs. D’ailleurs, il faut savoir que l’infanticide n’a pas toujours été un crime passible de la peine de mort. Ce n’est qu’en février 1556 qu’Henri II publie un édit spécifiant que toute femme convaincue d’infanticide sera « pour réparation, punie de mort et dernier supplice, et de telle rigueur que la qualité particulière du cas le méritera : afin que ce soit exemple à tous, et que ci-après n’y soit aucune doute ne difficulté ». L’édit stipule en outre que la nouvelle devra être publiée « à son de trompe et cri public, par les carrefours et lieux publics, à faire cris et proclamations, tant de notre ville de Paris, qu’autres lieux de notre royaume ; et aussi par les officiers des seigneurs hauts justiciers en leurs seigneuries et justices, en manière qu’aucun n’en puisse prétendre cause d’ignorance, et ce de trois mois en trois mois. Et outre, qu’il soit leu et publié aux prônes des messes parrochiales desdites villes, pais, terres et seigneuries de notre obéissance, par les curez ou vicaires d’icelles». Comment ne pas penser que les chanteurs de rue n’aient pas été mis à contribution pour faire connaître l’édit à la population ?

Si Joseph Le Floch voit la complainte comme « asservie au pouvoir judiciaire », dans le cas précis du supplice du présumé empoisonneur Desrue le 6 mai 1777 en place de Grève, le même auteur précise que le chanteur de rue « ne peut guère refuser d’être porte-voix et porte-parole si on lui demande ».

Illustrations sonores

Proposé par : Bretagne Culture Diversité