Bernard Hinault, le phénomène du cyclisme breton

Auteur : Yves-Marie Evanno / mai 2021
Depuis la fin de sa carrière, en 1986, Bernard Hinault n’a cessé d’inspirer de nombreux artistes (Sanseverino, Abd Al Malik ou encore le groupe espagnol Los Lagos de Hinault…) qui, le temps d’une chanson, lui ont rendu hommage. Parfois anecdotiques, ces mentions disent à quel point le Breton a marqué l’histoire du cyclisme. Insatiable sur le vélo, son palmarès est, à son image, hors norme. En l’espace d’une décennie, il remporte dix des treize grands tours auxquels il participe, soit cinq Tours de France, trois Tours d’Italie et deux Tours d’Espagne. À chaque fois, sa domination est sans partage, comme en témoignent ses 28 victoires d’étapes acquises sur la Grande Boucle. Il remporte également plus d’une centaine de courses professionnelles dont le championnat du monde et les classiques les plus prestigieuses du calendrier international à l’image de Liège-Bastogne-Liège (1977 et 1980), du Tour de Lombardie (1979 et 1983), de l’Amstel Gold Race (1981), de la Flèche wallonne (1979 et 1983) ou encore de Paris-Roubaix (1981). Mais, aux yeux du grand public, Bernard Hinault est bien plus qu’un simple cycliste. Ses colères, son panache, puis son émouvant come-back, au milieu des années 1980, ont transformé le « Blaireau » en un véritable champion populaire.

Les colères de Bernard Hinault

Le caractère de Bernard Hinault est, sans nul doute, ce qui le caractérise le mieux. Loin d’être un sportif au discours édulcoré et consensuel, le Breton revendique, au contraire, son franc-parler et son impulsivité. Il est, comme son surnom l’indique, à l’image du blaireau : « quand » il rentre dans son trou et « mord » quand il en sort. Dès sa première année chez les professionnels, le Breton laisse déjà apparaître ce trait de caractère singulier. En désaccord avec son directeur sportif, Jean Stablinski, il menace tout simplement de quitter l’équipe Gitane dans laquelle il court depuis moins d’un an. Coup de tête ou coup de génie, son ultimatum permet l’arrivée de Cyrille Guimard aux commandes de sa formation. Ensemble, les deux hommes atteignent les sommets de leur discipline.

Carte postale publicitaire. Collection privée Yves-Marie Evanno.

Si le jeune directeur sportif parvient à contenir la fougue de son coureur, il ne réussit en revanche pas à la contrôler totalement. En 1978, à l’occasion de son premier Tour de France, le grand public découvre un champion que certains jugent antipathique et arrogant. Identifié – à tort – comme l’un des instigateurs de la grève du peloton qui immobilise l’étape entre Tarbes et Valence-d’Agen, il est ensuite critiqué pour s’être moqué de l’âge de Joop Zoetemelk (31 ans), son principal concurrent. Dans une interview à « bâtons rompus » qu’il donne au quotidien Ouest-France, il accepte « parfaitement ce genre de reproches » et promet, à l’avenir, de faire des « progrès » sans pour autant renoncer à sa liberté de parole.

Au fil des années, le Breton affirme toutefois son caractère, n’hésitant pas à exprimer publiquement ses agacements. En 1981, alors qu’il vient de remporter Paris-Roubaix, il s’en prend violemment à la course qu’il vient de gagner. En pleine conférence de presse, il affirme que l’Enfer du Nord est plus « dangereux » qu’une étape de montagne durant laquelle les coureurs descendent pourtant le long des ravins. En effet, dans le Nord, les coureurs ne sont pas totalement maîtres de leur destin puisqu’ils sont davantage tributaires des « chutes et surtout des motos ou voitures [qui] dérapent, vous frôlent, vous heurtent ». Dans la foulée, répondant aux journalistes sur sa possible participation au Tour des Flandres, il enchaîne une violente critique sur la mythique épreuve belge. Il confirme refuser de participer à une course où certaines montées stratégiques, trop étroites, peuvent permettre à un équipier de « tout fausser en simulant la chute pour obliger les autres à monter à pied ». L’impulsivité de Bernard Hinault ne s’arrête pas aux seuls mots : elle s’exprime parfois avec les mains. En 1984, sur la route de Paris-Nice, il frappe un manifestant qui lui barrait le passage. Un an plus tard, hors caméra cette fois, agacé par l’agitation médiatique qui l’empêche de féliciter ses équipiers à l’issue d’une étape du Tour de France, il adresse un coup de poing au journaliste le plus proche car il « voulai[t] que ça se range autour de [lui] ».

Le panache des champions

L’impulsivité de Bernard Hinault agace autant qu’elle fascine. Déroutantes au début de sa carrière, ses colères ne lui sont pourtant pas toujours préjudiciables puisqu’il parvient à les transformer, sur le vélo, en coups de panache dont raffolent le public et les journalistes. En courant à l’instinct, le Breton procure des émotions intenses. Plutôt que d’attendre le final d’une course, il n’hésite pas à lancer les hostilités de très loin comme lors du Tour de Lombardie 1979. À la surprise de ses équipiers, il décide d’attaquer ses adversaires à 170 kilomètres de l’arrivée et parvient à former une échappée dont il sort vainqueur. Son directeur sportif, le breton Cyrille Guimard, reconnaît, 35 ans plus tard, avoir « rarement assisté à une telle mise à mort collective ». Un an plus tard, vexé des critiques formulées à son égard suite à son abandon sur le Tour de France, il reproduit un exploit similaire lors des championnats du monde. À Sallanches, en Haute-Savoie, devant son public, le Breton demande à ses équipiers de durcir la course dès le départ avant de le laisser seul gérer les rares adversaires encore capables de s’opposer à lui. L’épreuve est d’une rare intensité : seuls quinze concurrents franchissent la ligne.

Carte postale publicitaire. Collection privée Yves-Marie Evanno.La carrière de Bernard Hinault est jalonnée de performances de ce type qui resteront durablement gravées dans la mémoire collective. La plus remarquable d’entre elles reste peut-être sa victoire dans Liège-Bastogne-Liège en 1980. Malgré la tempête de neige qui s’abat sur la course, emmitouflé comme il le peut, Bernard Hinault offre un récital. Les engelures aux mains ne l’arrêtent pas et il s’impose avec plus de 9 minutes sur son dauphin. Ce jour-là, 21 coureurs seulement parviennent à rallier l’arrivée. Enfin, la notoriété du Breton est, bien entendu, indissociable de ses exploits sur le Tour de France. En huit participations, il n’abandonne qu’une fois, termine à deux reprises sur la deuxième marche du podium et, surtout, remporte cinq maillots jaunes.

Une carrière sublimée par un incroyable come-back

Mais Bernard Hinault ne serait peut-être jamais devenu ce qu’il est sans son émouvant come-back au milieu des années 1980. En 1983, de nombreux observateurs considèrent que sa carrière est terminée. En juillet, il est en effet contraint de renoncer au Tour de France à cause de douleurs persistantes à un genou. Ces dernières ne passant pas, il doit même se faire opérer en août. Qui plus est, sa place de leader au sein de sa propre équipe est subitement contestée par Laurent Fignon qui, à 23 ans, vient de remporter sa première Grande Boucle. Dès lors, le retour du « Blaireau » au premier plan semble improbable. Même Cyrille Guimard doute de ses capacités à revenir au premier plan. Surtout, le directeur sportif est contraint de choisir, plus tôt qu’il ne l’avait prévu, entre l’espoir du cyclisme international et celui qui ne brillera peut-être plus jamais. Bernard Hinault sent naturellement le vent tourner. Sa relation avec Cyrille Guimard se détériore et il décide de claquer la porte de l’équipe à l’issue de la saison.

Carte postale publicitaire. Collection privée Yves-marie Evanno.Bernard Tapie parvient alors à le convaincre de fonder sa propre formation. Avec La Vie Claire, il entame une nouvelle carrière. Lors de Tour de France 1984, s’il revient au premier plan, il doit cependant se contenter de la deuxième place, incapable de détrôner Laurent Fignon qui s’impose désormais comme le « patron » du peloton. Mais Bernard Hinault ne se laisse pas abattre. L’année suivante, il revient encore plus fort. Il s’aligne sur la Grande Boucle quelques semaines après avoir remporté son troisième Giro. Impérial depuis le prologue de Plumelec, dans le Morbihan, les supporteurs français retiennent soudainement leur souffle lorsqu’ils l’aperçoivent, à quelques mètres de l’arrivée de la 14e étape, la tête ensanglantée sur le bord de route. Ni sa fracture du nez, ni un début de bronchite dans les Pyrénées, ni l’ambition débordante de son coéquipier Greg LeMond ne viennent à bout de sa détermination. Jusqu’à Paris, le Breton fait vibrer la France entière et remporte une cinquième Grande Boucle qui le place, dans la hiérarchie de l’épreuve, à la hauteur d’Eddy Merckx et de Jacques Anquetil. Chevaleresque, il s’offre une sortie héroïque en aidant Greg LeMond à remporter le Tour de France 1986. Sa victoire en haut de l’Alpe d’Huez, en compagnie de l’Américain, demeure l’une des plus célèbres de l’histoire de la Grande Boucle. En terminant deuxième de l’épreuve estivale, Bernard Hinault n’est certes pas devenu le coureur le plus titré de l’histoire, mais il a scellé définitivement sa légende.

BIBLIOGRAPHIE :

 

  • Carrey Pierre, Giro, Paris, Hugo Sport, 2019.
  • Guimard Cyrille (avec la collaboration de Ducoin Jean-Emmanuel), Dans les secrets du Tour de France, Paris, Grasset, 2012.
  • Hinault Bernard, Hinault par Hinault, Paris, Jacob-Duvernet, 2005.
  • Ollivier Jean-Paul, La véridique histoire de Bernard Hinault, Grenoble, Glénat, 1988.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité