Gwalarn

La première revue littéraire monolingue en breton
Auteur : Tristan Loarer / janvier 2026
La revue Gwalarn a paru pour la première fois il y a exactement un siècle. Le corpus de Gwalarn est large, plus de 5 000 pages, réparties dans les 165 numéros publiés pendant 19 ans, qui composèrent la première revue littéraire monolingue en breton.

La revue Gwalarn [Noroît en breton] est créée et éditée à Brest en 1925 par quelques écrivains bretonnants rassemblés autour de Roparz Hemon. Elle paraîtra jusqu’en 1944. Après un manifeste publié dans le n° 74 de la revue mensuelle Breiz Atao, l’équipe de Gwalarn produit d’abord quelques numéros en supplément trimestriel du mensuel, avant de rendre la revue indépendante dès le huitième numéro, à partir de 1926. Pendant près de deux décennies, plus d’une trentaine d’auteurs bretonnants ont contribué à cette revue monolingue bretonnante. Ils s’y investissent librement et viennent de tous les horizons sociaux, politiques, religieux ou laïcs. Des écrivains, tels que Youenn Drezen, Jakez Riou, Fañch Elies Abeozen, Guillaume Berthoù Kerverziou, Xavier de Langlais, mais aussi la poétesse Fant Rozeg Meavenn y font parfois leurs premières armes littéraires. L’ambition de la revue n’est alors « rien moins que d’engager la littérature bretonne sur la voie » des autres littératures mondiales.

Roparz Hemon et Youenn Drezen, deux des contributeurs actifs de Gwalarn. Source : collection particulière.

 

Traduire la littérature mondiale

Dans un premier temps, il s’agit de proposer des traductions « des littératures […] étrangères du présent et du passé » afin d’inciter les bretonnants, dans un second temps, à créer eux-mêmes, en breton, une littérature propre à la Bretagne et de qualité comparable à d’autres littératures. L’un des objectifs implicites de la revue est aussi de s’éloigner de la croyance selon laquelle l’instruction et la création littéraire ne sont dignes d’intérêt uniquement par l’usage de la langue française. Ainsi, une quinzaine de traducteurs proposent aux lecteurs de la revue de se forger une véritable culture littéraire en pouvant lire, dans leur propre langue, des œuvres de William Shakespeare, Eschyle, Anton Tchekhov, Pedro Caldéron de la Barca, Rabindranath Tagore, ou encore Lady Augusta Gregory. Au-delà, Gwalarn met un point d’honneur à proposer également des traductions des littératures celtiques anciennes ou contemporaines. La littérature gaélique, d’abord, par traduction de la totalité des cercles mythologiques irlandais, comme Le voyage de saint Brendan, des œuvres de John Millington Synge et de Douglas Hyde, puis la littérature brittonique, avec les Mabinogion gallois, les mémoires de Twm o’r Nant et les travaux sur le cornique de R. Morton Nance.

Gwalarn et ses satellites

La revue Gwalarn fait des émules et fédère autour d’elle les créations d’autres revues et maisons d’édition. Pourtant, le contexte de l’entre-deux-guerres s’avère plutôt défavorable aux objectifs de cette revue. Il lui faut, en effet, lutter contre le recul de l’usage de la langue bretonne. De fait, Gwalarn s’adresse dans un premier temps à une élite, mais souhaite bientôt pouvoir être lue par tous les locuteurs bretonnants. D’autre part, le prix des abonnements ne couvre pas la totalité des frais engagés pour la confection, l’impression et la diffusion du périodique.

Couverture d'un numéro de 1934. Source : collection particulière T.L

Malgré tout, d’autres parutions viennent renforcer l’édition de Gwalarn. En plus de la Levraoueg Gwalarn [Bibliothèque de Gwalarn] (qui regroupe des fascicules monothématiques par œuvre), citons Brezoneg ar vugale [Le breton des enfants] à partir de 1928 (une édition à destination des écoles), Nord-Okcidento à partir de la même année (dix numéros en espéranto comprenant des traductions en irlandais et en gallois), le trimestriel Kornôg [Ouest] toujours entre 1928 et 1930 (une revue des Arts de Bretagne dirigée par René-Yves Creston en collaboration avec les Seiz Breur), le Kannadig Gwalarn [Bulletin de Gwalarn] à partir de 1932 (une revue dans une langue très accessible) et enfin Sterenn [étoile polaire] pour toute l’année 1941 (mensuel proposé par Roparz Hemon).

Évolution de l'en-tête de la revue entre 1925 et 1944. Montage : Tristan Loarer.

 

Notons également la création de deux maisons d’édition proches de Gwalarn : Skrid ha Skeudenn [écrit et Illustré] de 1934 à 1947 (dirigée par Youenn Drezen et l’éditeur Florentin Goinard) et Skridoù Breizh [écrits de Bretagne] de 1941 à 1957 (dirigée par le même Florentin Goinard). Aussi, il est admis de nos jours que le nom de Gwalarn est devenu polysémique. Il renvoie à la fois à la revue proposée par Roparz Hemon, mais également plus largement au mouvement littéraire composé de l’ensemble de ces différentes revues et publications, inspirées ou issues de la revue éponyme, et qui s’en revendiquent.

Un important travail sur la langue et la graphie

L’idée de créer une littérature monolingue digne de ce nom est donc mise en pratique par les contributeurs de la revue Gwalarn. Roparz Hemon travaille à la mise en place d’outils linguistiques divers, comme la création d’un brezhoneg eeun [breton simple], composé de 1 047 mots nécessaires à l’usage de la langue, à partir duquel il compose et diffuse nombre d’œuvres romanesques adaptées à un jeune public, telles que Ar c’horf dindan treid va zad-kozh [Le Corps sous les pieds de grand-père]. Dans le même élan, outre les œuvres à proprement parler littéraires, Gwalarn propose de nombreux travaux d’érudition portant sur un éventail de thèmes très large : travaux de sciences (un Traité de géométrie), travaux d’histoire (une imposante Histoire du Monde), travaux portant sur les arts (L’Âme des lignes, traité de peinture à l’huile) ou encore sur la spiritualité (Bouddha et le Bouddhisme), pour n’en citer que quelques-uns. Ce faisant, Gwalarn parvient à démontrer, s’il était besoin de le faire, que la langue bretonne peut, comme toute langue vivante, absolument tout exprimer : le simple comme le complexe, le sensible comme l’abstrait, etc. C’est aussi dans ce contexte de Gwalarn que, en 1941, des auteurs et autrices de langue bretonne se mirent d’accord pour unifier la graphie (l’orthographe) du breton, celle que l’on trouve très majoritairement en usage de nos jours.

Des créations littéraires en breton

Assez vite, Gwalarn est en mesure de publier des créations littéraires bretonnes de qualité et diversifiées. Les romans produits sont de nature variée : roman social (on pense à Youenn Drezen), roman policier (Kerwec’hez), roman de science-fiction (Xavier de Langlais), roman d’anticipation (Roparz Hemon), roman d’amour (Abeozen), roman humoristique (Jakez Riou) ou populaire (Jakez Kerrien). Le genre de la nouvelle est aussi très en vogue en cette première moitié du XXe siècle et les recueils de nouvelles sont nombreux à paraître dans le contexte de Gwalarn : notons ceux d’Abeozen avec Pirc’hirin Kala-Goañv [Le Pélerin de la Toussaint] et de Jakez Riou avec Geotenn ar Werc’hez [L’Herbe de la Vierge]. La poésie n’est pas en reste avec des recueils tels que Pic’hirin ar Mor [Le Pèlerin de la Mer] de Roparz Hemon et Kan da Gornog [Ode à l’Occident] de Youenn Drezen. Gwalarn publie également de nombreuses pièces de théâtre et des éditions (parfois rééditions) du théâtre de Job Le Bayon ou de dramaturges plus anciens comme Tanguy Malmanche avec Ar Baganiz [Les Païens]. Notons que les noms de certaines autrices et auteurs reviennent régulièrement, ce qui tendrait à montrer que l’émulation autour de Gwalarn a su réellement inciter les auteurs à expérimenter une large variété de genres littéraires.

Certaines de ces œuvres constituent un socle littéraire et culturel pour de nombreux bretonnants d’aujourd’hui. Elles sont devenues des classiques de la littérature bretonne : elles ont été traduites dans bien des langues, sont régulièrement rééditées et composent les programmes de concours de l’enseignement comme le CAPES ou l’agrégation par exemple.

Visuel du centenaire de Gwalarn. Source : Ti ar vro Kemper.

Après avoir été exposée dans de nombreux endroits en Bretagne, l’exposition itinérante réalisée par Ti ar Vro Kemper, entièrement consacrée à la revue Gwalarn, est désormais visible de manière permanente dans les locaux de l’association à Quimper.

 

 

 

CITER CET ARTICLE

Auteur : Tristan Loarer, « Gwalarn », Bécédia [en ligne], ISSN 2968-2576, mis en ligne le 29/01/2026.

Permalien: https://www.bcd.bzh/becedia/fr/gwalarn

BIBLIOGRAPHIE

 

Bihan Herve, Pa c’hwezh avel hon lennegezh, vol. 1, An Alarc’h, 2025.

Choplin Cédric et coll., La littérature en langue bretonne des origines à nos jours, Les Montagnes Noires, 2024.

Collectif, Gwalarn 100 vloaz / 100 ans, édition bilingue, Al Liamm, 2025.

Denez Gwendal & Hupel Erwan, “An Attempt to Renew Breton Literature”, Proceedings of the Harvard Celtic Colloquium, Vol. 29, Harvard, 2009, p. 70 à 80

Hupel Erwan, Gwalarn - Histoire d’un mouvement littéraire en Bretagne, thèse de doctorat, Rennes, UHB, 2010.

 

Proposé par : Bretagne Culture Diversité