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L'émondage, une pratique ancestrale

Depuis le Moyen Âge et avant même l’apparition du bocage, les arbres ont souvent fait l’objet de protections particulières. Il s’agissait d’assurer la protection et la préservation des ressources en bois, que la jouissance collective menaçait. Parallèlement, la divagation du bétail empêchait la repousse et la régénération des boisements. Lors de la « privatisation » de l’espace qui a accompagné l’apparition du bocage, les propriétaires ont défendu les arbres de la convoitise des exploitants locataires : contrairement aux autres cultures, le temps nécessaire entre leur plantation et leur récolte dépasse très largement la durée du bail.

Le mythe des paysans plantant des arbres pour leurs descendants n’a aucun fondement. Non seulement les agriculteurs ne sont, en Haute-Bretagne que très rarement propriétaires des terres qu’ils exploitent jusqu’à la deuxième moitié du XXe siècle, mais les plus entreprenants essaient à la fin de chaque bail de trouver une ferme plus grande, à mesure qu’ils acquièrent de l’expérience et des « références ». C’est encore le contrat du bail qui oblige les preneurs à conserver chaque année, lors du nettoyage des talus, un nombre défini de baliveaux « francs et poignards », qu’ils doivent éduquer au profit du propriétaire.

Comment permettre alors aux fermiers de se fournir en bois de chauffage ? Plusieurs systèmes existent dans l’Ouest comme le droit à des coupes annuelles dans un bois, ou le droit à abattre une part des arbres plantés par le locataire pendant sa présence sur l’exploitation (dans certains secteurs de domaine congéable)… Dans les zones de bocage dense de Haute-Bretagne, la pratique de l’émondage permet de contenir la production de bois de chauffage sur les talus (limitation de la quantité de boisements, au profit des surfaces cultivables) tout en modérant l’ombre portée aux cultures. Reste à choisir la forme en têtard pour une production de rondins, ou la forme en ragosse pour la production de fagots. Il est difficile de savoir pourquoi on trouve plutôt telle ou telle forme d’émondage dans un secteur, mais il est certain que les conséquences sont importantes sur les pratiques liées au feu (cuisine, artisanat, industrie…) ainsi que sur le paysage. Un seul fait peut être observé en Haute-Bretagne : l’association des ragosses aux sols profonds et des têtards* aux sols plus pauvres… mais cette observation ne vaut pas du tout pour d’autres régions de France ou d’Europe !

Le plan d'émondage

Cycle d'émondage des ragosses sur une exploitation. Dessin : Thomas Schmutz

Les ragosses sont émondées traditionnellement tous les neuf ans, plus rarement tous les six ans. Dans le cadre des baux de fermage, les plus fréquents dans le bassin de Rennes, l’état des lieux réalisé en automne, à l’arrivée et au départ des locataires fait le tour de l’exploitation. Tout doit être prêt pour les repreneurs : même quantité de foin et de fumier stockés pour l’hiver, de blé noir prêt à moissonner, même parcelles en jachère ou en retour de cultures… La durée des baux correspond à des multiples des assolements, pour permettre que les cycles culturaux soient toujours bouclés au moment du changement de locataires.

Ragosses de six mois après l'émondage. De nouvelles branches apparaissent à partir des bourgeons dormants, dans les semaines qui suivent l'émondage. Photographie : Alain Amet

Ragosses trois ans après l'émondage. Les branches se développent rapidement pour reconstituer la surface foliaire, au dépend de l'accroissement du tronc. Photographie : Marc Rapilliard

Bien sûr, tous les chênes d’une exploitation ne sont pas exploités la même année. Ils sont regroupés en neuf « coupes annuelles » qui permettent un approvisionnement régulier en fagots. Ainsi, la durée du bail n’est pas nécessairement égale au cycle d’émondage : un bail de trois ans ne donne droit qu’à trois « coupes », soit un tiers des ragosses de l’exploitation. Ces coupes sont définies précisément, soit officieusement de fermier à propriétaire, soit officiellement par l’intermédiaire des baux, qui déroulent alors une litanie des parcelles à émonder chaque année de la durée du bail.

Ragosse de douze à quinze ans après l'émondage. Les branches atteignent une taille maximale au-delà de laquelle les plaies laissées par la coupe peineront à cicatriser, et mettront l'arbre en péril. Photographie : Marc Rapilliard

Ainsi, la taille des arbres et l’exploitation du bois répondent à des règles très strictes, qui ne laissent aucune place à l’improvisation ni à de possibles abus et récoltes excessives. Dans tous les cas, les chênes qui doivent être émondés telle année, ne pourront l’être « sans retard ni empressement… ».

L'émondage

Avant toutes choses, il faut débroussailler le talus et couper le « bois de terre », arbustes épineux qui ne peuvent être conservés et jeunes arbres en surnombre qui passeront dans les fagots.

Cette carte postale du début du XXe siècle montre des ragosses élancées et graciles, témoins du renouvellement permanent des arbres du fait d'une exploitation intensive du bois. La barge de fagots, au centre de l'image, adopte une forme courante dans les fermes, comme le tas de fumier taillé au carré. Archives d'Ille-et-Vilaine

À l’aide d’une petite échelle, l’émondeur atteint les premières branches de la ragosse. Il faut ensuite se frayer un chemin le long du tronc en coupant quelques branches. C’est l’occasion de supprimer les plus grosses, qui seraient gênantes pour la suite de l’opération. Dans le cas des ragosses de charme, beaucoup plus touffues, cette étape est décisive !

L'émondeur s'apprête à grimper dans l'arbre, la hache à la main. Une petite échelle lui permet d'atteindre les premières branches. Ecomusée du Pays de Rennes

Certains affirment avec mauvaise foi que les "arbres ne rapportent plus rien" aujourd'hui. Pourtant, l'exploitation du bois reste une importante activité hivernale pour les agriculteurs, l'une des dernières à associer parents et amis dans la convivialité... Ecomusée du Pays de Rennes

Arrivé au sommet, l’émondeur débute la coupe méthodique des branches par la tête de l’arbre. Une à une, elles sont rejetées au maximum vers l’extérieur, autant que le permet l’enchevêtrement de la ramure. Les branches déjà coupées doivent peser sur celles qui ne le sont pas, pour faciliter la coupe à la hache. Si elles reviennent vers l’intérieur, vers le tronc, c’est la catastrophe ! Elles constituent alors un tapis inextricable, qui stoppe la redescente de l’émondeur, et le gêne pour la coupe des branches inférieures.

L'usage de la hache ou de la serpe à émonder n'est pas adapté à la coupe de grosses branches ni à la suppression des brognes, ce qui limite l'étendue des plaies. La coupe est plus nette qu'avec la tronçonneuse. Photographie : Paskal Martin

Parfois, la ragosse est pleine de brou (de lierre), ce qui complique l’émondage. Il n’est pourtant pas éliminé, car il peut constituer un fourrage d’appoint en hiver pour le bétail.

Les branches des vieilles ragosses les plus noueuses ont tendance à casser sous les pieds des émondeurs, causant de nombreux accidents. Cela n’empêche pas les jeunes hommes, plus particulièrement chargés de cette opération, de se livrer à une compétition acharnée.

La confection des fagots

Comme l’émondage des chênes, la confection des fagots est l’occasion de se mesurer aux voisins : un homme est censé faire « un cent » de fagots par jour… au minimum !

Il n’y a pas de place pour l’improvisation. La taille et le volume des fagots sont réglementés localement, et l’utilisateur se rend vite compte de leur qualité. Ils doivent contenir autant de branches fines que de grosses, pour permettre de faire un feu régulier sans défaire plusieurs fagots.

Il y a aussi différentes qualités : fagots d’épines et de bois « de terre » pour chauffer le four et la chaudière, fagots de chêne pour la cheminée de la cuisine. Enfin, chaque secteur géographique définit une taille spécifique de fagots. Un ouvrier qui va travailler dans un canton voisin risque la réprimande : fagots trop petits ou fagots trop grands !

Raymond Alix confectionne des fagots avec le petit bois que d'autres auraient brûlé sur place. Il ne fabrique plus de harts végétales comme dans sa jeunesse, mais utilise la fagoteuse qui fit son apparition dans les années 1960.

Mise en place du fil de fer. Photographie : Marc Rapilliard

Mise en place du fil de fer. Photographie : Marc Rapilliard

Le fagot est disposé dans la fagoteuse et serré. Photographie : Marc Rapilliard

Le fil de fer est noué à l'aide d'une petite manivelle. Photographie : Marc Rapilliard

Une pince est même prévue pour couper le fil de la bobine ! Photographie : Marc Rapilliard

La forme en ragosse donne de très nombreuses branches fines et peu de rondins. L’utilisation des fagots implique une façon de se chauffer et de faire la cuisine. Le chêne en bûches ne fournit pas beaucoup de flammes. Au contraire, les fagots se consument rapidement, et permettent une « flambée », autant qu’un feu très léger, maintenu par l’ajout régulier de brindilles, indispensable à la cuisson des galettes par exemple.

L’arrivée de la fagoteuse est très tardive, même si l’engin fait aujourd’hui partie du folklore. « Avant la guerre », on constituait des « harts » avec une branche torsadée et assouplie, dotée d’un œil à son extrémité. On tassait le fagot simplement au pied, en serrant simultanément le « hart ».

L’hiver, on recherche aussi des bûches pour chauffer la maison. On abat chaque année une ragosse destinée à cet usage. Une fois découpée en rondelles, elle est fendue avec des coins et un maillet de bois de charme : le « mas ».

Quelques témoignages

La bonne période, c’était décembre–janvier. Le bois pouvait représenter au moins un mois de travail. C’était le moment où il y avait moins de travail dans les fermes.

On commençait par couper tout le dessous de la haie, sinon comment voulez-vous qu’on puisse enlever les branches ? Pour ne pas s’accrocher dans les branches, on mettait une chemise en toile par-dessus les autres vêtements. On mettait une petite échelle en bas et on montait. On commençait par le haut, et les branches qui pendaient pesaient sur celles du dessous, cela aidait à couper. Il ne fallait pas laisser de bouts sinon on disait « tu laisses des crochets à andouilles ». Quand tout était émondé, c’était un fouillis de branches. On tirait dur à enlever notre échelle et à la sortir de ce fouillis-là !

On laissait un tire-sève, quand on élaguait les chênes tous les neuf ans. Ça s’est un peu perdu, mais il y a des arbres qui ne repoussent pas si on n’en laisse pas, ça m’est arrivé. Je ne crois pas que c’était marqué dans le bail. Mais le tire-sève était bien recommandé quand on émondait.

Nous les filles on allait aligner du bois quand il était coupé, émondé. C’était un travail dur.

Certains fagots étaient mieux faits que d’autres. Il y avait une façon de poser le bois : au-dessous du fagot, on mettait les cimes (la courbure) des branches vers le haut, et à la moitié du fagot on finissait dans l’autre sens. Sinon les branches s’en allaient dans tous les sens. On disait alors : « il est plein de pattes ton fagots ! ». Le lien s’appelait une hart : on prenait une jeune branche grosse comme le pouce, c’était tout un roman. On la tordait, et dans le bout on formait une boucle : ce bois tout tordu était souple, le bout était rabattu en boucle et retressé sur lui-même. Ensuite pour serrer le fagot, on passait l’autre extrémité de la hart dans la boucle et on serrait avec le pied en tirant très fort dessus. Mais cela abîmait les mains ! Certains faisaient 100 fagots par jour, mais moi je ne les faisais pas ! J’arrivais à en faire 60, en jurant.

Photographie : Marc Rapilliard

Ensuite on faisait des barges de fagots, on les laissait sur les bords de fossé pendant l’hiver, pour ne pas prendre de place. On pouvait mettre un cent de fagots dedans, c’était tout un art : on mettait les fagots tête sur tête et on commençait la base avec six fagots, on diminuait ensuite pour faire une point, on terminait par un fagot. On formait une barge pour que ça mouille moins. C’était très bon pour les nids de merle ! Le bois perdait sa sève peu à peu et servait l’année d’après. Trop tard c’était plus bon, trop tôt ça ne brûlait pas. Ces fagots étaient vendus au boulanger, on en gardait aussi pour la ferme. Le prix était fixé au fagot. Il fallait qu’il y ait un peu de bois plus gros, dedans.

Un billot de chêne était utilisé pour redébiter le fagot pour la cheminée. C’était fait par la dame, pour faire la cuisine, à la main.

Ces témoignages ont été collectés par Catherine Darrot auprès d’anciens agriculteurs des environs de Rennes.