La JCR-LC-LCR, un courant trotskiste dans la Bretagne des « années 1968 »

Auteur : Hugo Melchior / janvier 2022
Si la Bretagne se révéla dans les « années 1968 » une terre de prédilection pour les organisations dites « maoïstes », une organisation trotskiste, que ses militants prirent l’habitude d’appeler « la Ligue », compta, elle aussi, parmi les acteurs du champ politique breton.

Jusqu’au printemps 1968, l’étroitesse du nombre des militants révolutionnaires demeura en Bretagne, comme en France, inversement proportionnelle à leur ambition. Leur projet ? Édifier un parti révolutionnaire d’avant-garde lié à la classe ouvrière pour conquérir le pouvoir d’État par la voie extra-légale, et remettre par là même en cause la « domination économique de la bourgeoisie » en supprimant les rapports capitalistes de production. Mai 1968 permit aux organisations d’extrême gauche de connaître une visibilité nouvelle et un développement inédit grâce à l’afflux de plusieurs milliers de nouveaux militants, très majoritairement des lycéens et étudiants.

Parmi ces organisations malproprement appelées « gauchistes » se distingua la Ligue communiste (LC). Organisation trotskiste, créée clandestinement au cours d’un congrès en avril 1969 à Mannheim en Allemagne, elle devint à cette occasion la section française de la Quatrième Internationale - Secrétariat unifié. Trois militants ont joué un rôle clé dans la construction de la Ligue communiste en Bretagne : André Fichaut à Brest, Édouard Renard à Saint-Brieuc, et Jean-Yves Le Goff à Rennes.

La JCR à Rennes

Le 11 mai 1966, Jean-Yves Le Goff lança avec une dizaine de lycéens et d’étudiants inexpérimentés le Groupe de Rennes de la Jeunesse communiste révolutionnaire JCR. Âgé de 27 ans, il était devenu militant trotskiste pendant la guerre d’Algérie.

L'Antidote n°1 (janvier 1968), Journal du groupe de Rennes de la JCR, Archives privées de l'auteur

Cette dizaine de militants vendirent régulièrement à la porte des lycées et dans les facultés l’organe national de la JCR, l’Avant-garde jeunesse, tout en développant leur propre journal, l’Antidote, un bimestriel. Le local « officieux » de la JCR à Rennes était l’appartement de Jean-Yves Le Goff, au dernier étage d’un immeuble en haut de la rue de Saint-Brieuc. Les réunions militantes s’y tenaient, les tracts y étaient tirés et des livres stockés. Outre la dénonciation de la guerre au Vietnam et de l’impérialisme américain, ils soutinrent les mobilisations de salariés annonciatrices de mai-juin 1968, comme en juin et en octobre 1967 à Redon.
Ils s’impliquèrent, dès le début du mois de mai 68, au sein de ce qui deviendra le mouvement étudiant rennais. En solidarité avec les étudiants parisiens confrontés à la répression policière, les militants de la JCR, au nombre d’une quinzaine, poussèrent à l’occupation de la Faculté des sciences à Beaulieu, avant de participer avec l’UNEF et d’autres organisations dites « gauchistes » à l’occupation quotidienne des locaux déserts de l’ancienne Faculté des lettres, place Hoche.

La JCR comptait en Bretagne trois sections, Rennes, Nantes et Brest (avec notamment le jeune militant Pierre Le Goïc, futur théoricien de la « question bretonne » à la LCR). Elle fut dissoute par un décret présidentiel le 12 juin 1968, à l’instar d’une dizaine d’organisations d’extrême gauche, dont le PCI. À la rentrée universitaire de septembre, les activités militantes reprirent à Rennes, comme ailleurs en Bretagne, autour de la diffusion du nouvel organe de presse, Rouge, dont le premier numéro date du 18 septembre 1968.

Un « régionalisme » trotskiste à la pointe bretonne

André Fichaut dit « Max » , né en septembre 1927 à Brest, fut un des principaux dirigeants du Parti communiste internationaliste-Section française de la Quatrième Internationale (PCI-SFQI) .

Personnalité du monde militant et syndical brestois, il fut l’un des principaux acteurs de la grève au centre EDF de Brest qui dura trois semaines en octobre-novembre 1972. Contre l’avis des responsables nationaux de la CGT-Énergie, il obtint la constitution d’un comité de grève élu afin que la lutte d’usine soit gouvernée par les salariés eux-mêmes. Il fut pendant trois décennies la cheville ouvrière de la section de la Ligue à Brest et en Bretagne après 1968.
Contrairement à des organisations comme le PSU, nombreux étaient les militants de la LC dans les années 1970, y compris en Bretagne, qui n’étaient pas tellement sensibles, sinon indifférents, aux enjeux attachés à la « question des minorités nationales ». La section brestoise joua toutefois un rôle décisif dans l’évolution des mentalités militantes au sein de l’organisation trotskiste à propos de la « question bretonne ». Dès 1972, le Manifeste de la LC jugea les mouvements dits « régionalistes » comme une « réaction naturelle contre le centralisme bureaucratique et l’arbitraire de l’État fort ».

En octobre 1976, on assista à la sortie du premier numéro de Bretagne Rouge, qui devint l’organe de presse régional de la LCR. La section nantaise, demeurée peu perméable à cette problématique, ne le diffusa toutefois jamais dans la ville. En 1978, suite à la tragédie environnementale de l’Amoco-Cadiz, les sections bretonnes de la LCR défendirent même, dans une brochure dans laquelle était dénoncée l’irresponsabilité criminelle des industries pétrolières, la perspective de « l’autonomie socialiste » pour la Bretagne.

Bretagne Rouge n°1 et 4 (1976-1977), Archives privées de Jean-Michel Manac'h

La Ligue à Saint-Brieuc

Arrivé à Saint-Brieuc en octobre 1968, le militant d’origine antillaise, né au Havre en 1936, Édouard Renard, devint, suite au congrès de fondation au mois d’avril 1969, le visage de la Ligue communiste à l’échelle de la ville. Enseignant, il structura rapidement un réseau de sympathisants. À la veille de la grève du « Joint » en 1972, la section briochine de la LC pouvait compter sur l’implication soutenue et régulière d’une douzaine de militants. Il y avait des jeunes enseignants, des lycéens, un conseiller agricole, Gwenaël Legras qui deviendra un des dirigeants de la LCR à Lorient.

Si à l’usine du Joint Français, comme dans les autres entreprises importantes comme Chaffoteaux ou Sambre et Meuse, la LC ne disposait d’aucune implantation, le fait de soutenir publiquement toutes les grèves naissantes au sein de la ville, par le biais de tracts et de communiqués, lui permit de se faire reconnaître au sein de la population laborieuse. Elle soutint ainsi, outre la grève du « Joint » en 1972, celle des salariés des abattoirs municipaux de Saint-Brieuc et de l’entreprise Doux de Pédernec (1973-1974).

« L’âge d’or » de la Ligue au début des années 1970

Alors qu’elle rassemblait l’essentiel des forces militantes issues de la JCR et du PCI, sans compter les nouveaux militants appartenant pour l’essentiel au « secteur de la jeunesse scolarisée », la LC vit le nombre de ses membres augmenter de façon significative au début des années 1970. Elle passa de 1 255 militants en avril 1969 à 2 824 en mai 1971.
Si son implantation en Bretagne demeura bien moindre qu’en région parisienne et dans certaines villes de province (Rouen, Montpellier, Toulouse), sa surface géographique s’agrandit. Ainsi, en 1972, elle disposait, en plus de Brest, de Rennes et de Nantes, de nouvelles sections militantes à Quimper, Saint-Brieuc, Lorient. La section de Fougères fut, quant à elle, créée en 1973 par Daniel Bouffort, ancien étudiant à Rennes. L’activité de la petite section fut polarisée sur la longue crise de l’industrie chaussonnière de Fougères, qui atteignit son acmé avec l’échec de la lutte interminable des salariés de l’usine Réhault (1976-1980).

À Rennes, au début des années 1970, la grande majorité des militants trotskistes étaient encore en études, tandis que la moyenne d’âge se situait autour de 22 ans. La LC disposait d’une présence militante dans la plupart des lycées et diffusait un journal lycéen, l’Antidote, plusieurs fois par an. Fin 1971, Rennes revendiquait une cinquantaine de militants dans ses différentes cellules (Lycées, SNCF, Fonction publique dont la santé, Éducation Nationale, Faculté de droit, Faculté de médecine, Université Rennes 2), alors que Nantes n’en dénombrait qu’une quinzaine au même moment.

Aux militants venaient s’ajouter des dizaines de sympathisants. En juillet 1972, on en dénombrait une soixantaine à Rennes. Ils étaient organisés dans les « comités rouges » qui étaient des structures d’apprentissage du « métier » de militant. Ces structures rassemblaient ceux désireux de parfaire leur formation théorique et pratique, avant de demander, une fois cette période probatoire achevée, à accéder au rang de militants de plein exercice.

La rue plutôt que les urnes

La force du nombre, en dépit d’un « extraordinaire turn-over », la réactivité, l’investissement total et la discipline de ses militants contribuèrent à faire de « la Ligue », entre 1969 et 1974, l’organisation révolutionnaire prééminente à Rennes, notamment dans la jeunesse scolarisée, la seule qui fut capable d’orchestrer des manifestations relativement importantes sur la ville.
La LC multiplia les apparitions publiques au travers de l’organisation de meetings à la Salle de la cité et à la Halle Martenot, rassemblant à chaque fois une affluence notable avec plusieurs centaines de jeunes gens, étudiants et lycéens, attirés par les interventions de responsables locaux (Gilles Blanchard, Pierre-Yves Salingue, etc.), ou nationaux (Yves Salesse, Gérard Filoche ou Alain Krivine). Les thématiques pouvaient aller du Joint Français à la lutte du peuple palestinien.

La LC contribua à la préparation de manifestations de rue, en collaboration avec d’autres organisations dites « gauchistes », contre des venues de ministres ou encore pour rendre hommage au militant de la GP, Pierre Overney, assassiné par un vigile devant les portes de Renault Billancourt en février 1972. Elle soutint activement des luttes de salariés à Rennes, mais aussi en Bretagne et en France, par la création de comités de soutien, des collectes de solidarité, des déplacements du service d’ordre… Deux militants, Raymond Le Golvan et Jean-François Le Masson, jouèrent par exemple un rôle incontournable dans la structuration démocratique et l’animation de la longue grève des étudiants en médecine de Rennes en 1973.

A contrario, alors qu’elle dénonçait « la farce électorale », rejetant la possibilité d’une voie légale et pacifique vers le socialisme, la LC ne parvint jamais à obtenir des scores significatifs en Bretagne. Ainsi, aux élections législatives de mars 1973, la LC ne recueille que 691 voix dans la 2e circonscription d’Ille-et-Vilaine, soit 0,87 % des votes exprimés, alors qu’Édouard Renard, à Saint-Brieuc, n’obtint que 0,3 % à ces mêmes élections, en dépit de son investissement visible au cours de la grève du Joint Français.

 

Taupe Rouge Tract, Collections du Musée de Bretagne 977.0053.24.18

La difficile implantation en milieu ouvrier

La Taupe Brest-Kemper n°4 (1976), Archives privées Jean-Michel Manac'h

Tout au long de la décennie 1970, à l’instar des autres organisations dites « gauchistes », « la Ligue » se préoccupa constamment de son degré d’implantation au sein de la classe ouvrière. Elle diffusait aux portes des entreprises privées et publiques son bulletin La Taupe rouge. Le premier numéro de la section rennaise est daté de décembre 1969. Il était composé de deux ou trois feuillets et diffusé à 2 500 exemplaires aux salariés de l’imprimerie Oberthur, de l’hypermarché Mammouth du Centre Alma à Rennes, mais également des travailleurs du Centre hospitalier, d’EDF, de la SNCF, des PTT.

Dans le sillage des militants maoïstes de Drapeau rouge (Rennes Révolutionnaire), les militants de LC travaillèrent au corps cette « forteresse ouvrière » qu’était l’usine Citroën-La Janais. Inaugurée en 1961, produit de la « décentralisation industrielle », elle était la principale entreprise du bassin rennais avec ses 12 000 salariés. Des distributions de tracts furent organisées devant l’usine à partir du 1er avril 1971, avec le risque calculé qu’elles suscitent des interactions violentes avec les « nervis » du très anticommuniste Syndicat indépendant des salariés de Citroën (Sisc), qui n’hésitaient pas à s’en prendre dans les rues de Rennes à des militants syndicalistes ou de gauche.

Tract distribué par la Ligue communiste révolutionnaire

Une distribution de tracts, le 13 mai 1971, pour défendre « la liberté d’expression et d’organisation politique et syndicale à Citroën », dégénéra ainsi en affrontements violents entre des membres du Sisc et des militants de la LC qui s’était dotée de son propre service d’ordre dirigé par le permanent local, Pierre-Yves Salingue. Trois de ses militants furent blessés (Roger Morin, Gérard Moiselin, Michel Desvises). Ces derniers, poursuivis par la justice, eurent droit à un procès le 25 janvier 1973 à Rennes, et furent condamnés chacun à un mois de prison avec sursis.

Le « travail ouvrier » sur Citroën ne déboucha sur aucun résultat probant. Après 5 années d’existence, la LCR, n’intervenait plus régulièrement que sur trois entreprises à Rennes, sa propagande touchant « seulement » 1 500 travailleurs. Ce constat amer contribua, à la suite du congrès local de juin 1974, au départ d’une dizaine de militants épuisés, tandis que, depuis juin 1972, une nouvelle perspective électoraliste et résolument réformisme était offerte aux salariés avec « l’Union de la gauche » et son « programme commun de gouvernement ».

Le déclin de la LCR à Rennes et en Bretagne

Alors qu’au fil des années ses militants entraient de plus en plus dans la vie active, elle fut supplantée par l’Humanité Rouge-Parti Communiste Marxiste-Léniniste de France, devenue majoritaire, à partir du milieu des années 1970, aussi bien en Bretagne qu’à Rennes, et qui multipliait les apparitions publiques . La section rennaise de la LCR vit le nombre de ses militants diminuer jusqu’à atteindre à peine une trentaine de membres en 1975.

Elle continua néanmoins à faire parler d’elle à Rennes, poursuivant par exemple son activité antimilitariste par l’intermédiaire des Comités de défense des Appelés et des Comités de soldats. Investie dans le combat féministe depuis le début des années 1970 « la Ligue » participa, grâce notamment à l’implication de Daniel Gendron, à la création du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC). Elle chercha ensuite à travers ses « groupes femmes » à obtenir à la fin de l’année 1978 une « Maison pour les femmes » à Rennes.

Elle présenta aussi une liste unitaire dans le cadre des élections municipales des 13 et 20 mars 1977 avec Lutte ouvrière et l’Organisation communiste des travailleurs. Intitulée « Pour le socialisme, le pouvoir aux travailleurs », elle obtint 2,28 % des voix.

Elections législatives de mars 1978, Profession de foi, Collections du Musée de Bretagne 978.0042.11.1

Dans les années 1980, tandis que les gauches exerçaient, pour la première fois depuis 1958, le pouvoir d’État, et en dépit de la poursuite d’une activité militante soutenue et diversifiée, le nombre de militants de la LCR baissa dramatiquement partout en France, au point d’atteindre son étiage avec 1 080 membres à la fin de la décennie. En Bretagne, confrontée à la fatigue et à la lassitude de ses militants, qui comme beaucoup au sein de l’organisation trotskiste avaient parié sur une montée impétueuse des luttes ouvrières suite au succès électoral des gauches en mai et juin 1981, la section de Fougères décida de se dissoudre en septembre 1986. À Rennes, en 1989-1990, ils n’étaient plus qu’une dizaine à peine en réunion de cellule, dont des militants « historiques » comme Dominique Leseigneur, Yves Juin ou Christian Taillandier, qui continuaient à militer pour le socialisme contre « vents et marées ».

BIBLIOGRAPHIE :

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  • Melchior Hugo, Blouses blanches et Gwenn ha Du. La grève oubliée des étudiants en médecine de Rennes, Éditions Séditions, Rennes, 2020.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité