Traduire pour la justice- 24 octobre 1743

24 octobre 1743 - Traduire pour la justice

​​​​​​A la suite du viol et du meurtre d'une jeune mendiante à Sarzeau dans le Morbihan, un juge mène l'enquête. A ses côtés : un journalier agricole fait office d'interprète afin que les témoins bretonnants puissent déposer dans leur langue. Un rôle important, dont l'historien du droit Thierry Hamon nous raconte l'évolution depuis le 16e siècle.

En octobre 1743, au village de Saint-Colombier à Sarzeau, dans le golfe du Morbihan, une gardienne de vaches est sauvagement violée et meurt de ses blessures. Un juge se rend rapidement sur les lieux, où la jeune fille est décédée quelques heures auparavant. La maison est remplie de témoins. Pour les interroger, le juge est accompagné de son greffier et d’un interprète. A cette époque, en effet, la plupart des citoyens de Basse-Bretagne ne parlent que le breton.« L'enquête est menée par le sénéchal de la juridiction royale de Rhuys qui fait une descente sur les lieux. Et dans l'urgence, il prend pour interprète de langue bretonne un journalier agricole d'une soixantaine d'années, qui était le fils d'un tenancier de taverne », explique Thierry Hamon, maître de conférences HDR en histoire du droit à l'Université Rennes 2.  

En recourant aux services de l'interprète, le magistrat procède à l'interrogatoire de 17 témoins. Parmi eux, Paterne Banallé, 46 ans, femme d’un laboureur du village de Saint-Colombier : «  elle a, la main levée, promis et juré par serment, par ledit interprète de dire vérité, a dit par l'interprète être cousine issue de germain par alliance audit Jean Olliviero, l'accusé, et au surplus n'être parente, alliée, tenue ni obligée, consultée ni sollicitée, servante ni domestique d'aucune des parties de ceux enquis, dépose par l'interprète après lecture lui faite du réquisitoire du procureur du roi ».

Depuis la grande ordonnance criminelle de 1670, mise en place sous Louis XIV, la présence d’un interprète est effectivement obligatoire. La première formulation de cette ordonnance est claire : « dans le cas où l'accusé est étranger et/ou n'entendrait pas la langue française, il convient de lui donner un interprète ». Thierry Hamon précise en outre : « l'interprète doit prêter serment de traduire le plus fidèlement possible les propos. Le texte prévoit pas explicitement une sanction, mais c'est évident qu'un interprète qui serait pris volontairement à tromper dans les traductions serait poursuivi pénalement. »

Même si elles ont été réalisées en breton, la trace écrite des procédures, aujourd'hui disponibles pour les historiens, est uniquement en français. Il convient toutefois de souligner que la langue bretonne a permis de sauvegarder une mémoire longue de l'ancien droit et des anciennes procédures, comme le souligne Thierry Hamon. « J'ai été très étonné il y a une vingtaine d'années, en discutant avec une agricultrice à la retraite qui, bien évidemment, n'avait jamais fait d'étude d'histoire du droit, me dire qu'autrefois les suicidés étaient condamnés à être pendus par les pieds (« kondaonet da vezañ grouget dre pouezh o zreid »). Eh bien, c'est effectivement, le cas. C'est l'article 631 de la coutume de Bretagne, dans sa version de 1530, qui reprend une version antérieure du début du 14e siècle. C'est quand même assez extraordinaire que en 2005 ou en 2006, on puisse comme ça, de transmission mémorielle uniquement, savoir un article de la coutume de Bretagne. »

 

L’Almanac’h est une série produite par Bretagne Culture Diversité.

Réalisation : Antoine Gouritin

Coordination éditoriale : Anna Quéré

Musique originale : Jeff Alluin.

Illustration : Saint-Yves entre le riche et le pauvre. Source : collections du Musée de Bretagne.

Pour aller plus loin : 

Thierry Hamon, Les interprètes judiciaires en langue bretonne sous l'Ancien Régime, Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Bretagne, 2022

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