L’âge d’or des comices agricoles en Bretagne (vers 1830-vers 1914)

Auteur : Yann Lagadec / janvier 2020
« Ils arrivèrent, en effet, ces fameux comices ! » : les premiers mots du chapitre VIII de Madame Bovary disent implicitement, même ironiquement, toute l'importance que peut revêtir le comice agricole dans les campagnes du milieu du XIXe siècle. En effet, loin de l’image d’Epinal du comice de Yonville cher à Flaubert ou du « sous-préfet au champ » décrit par Daudet dans l’une des Lettres de mon moulin, les comices jouent, dès les années 1830-1840, un rôle essentiel dans la modernisation des campagnes. Tout particulièrement des campagnes bretonnes.

Les comices, une « invention » bretonne ?

C’est sans doute à Plesder, en Ille-et-Vilaine, que le premier comice agricole moderne est créé en 1817, bientôt suivi par un second à Tinténiac en 1821. La réussite, certes modeste, de ces premières tentatives doit beaucoup à leur initiateur, Louis de Lorgeril, maire de Plesder puis de Rennes pendant la Restauration. Certes, il ne réunit autour de lui que 28 propriétaires, nobles dans leur très grande majorité, tous suffisamment riches pour être électeurs dans cette France du suffrage censitaire. Mais il fait mieux que le préfet du département qui échoue, en 1817 et 1819, à mettre sur pied des sociétés d’agriculture aux fonctions comparables dans chacun des arrondissements.

Buste de Louis de Lorgeril. Musée de Bretagne: 2016.0000.1867.Les résultats restent modestes cependant : l’émulation entre riches propriétaires n’a que peu d’effets sur l’immense partie des simples exploitants. Le mouvement est lancé cependant et gagne les autres départements bretons : en 1821, François-Cyprien Baron du Taya crée un premier comice à Ploeuc, dans les Côtes-du-Nord ; celui du Palais, à Belle-Île, dans le Morbihan, apparait quelques années plus tard. Et il n’est pas impossible que le fameux général Bugeaud, à l’origine de plusieurs comices en Dordogne à partir de 1824, se soit inspiré de l’exemple breton.

Une particularité bretonne : le comice cantonal

Pourtant, le véritable élan n’est donné qu’au début des années 1830 par la politique volontariste initiée par Adolphe Thiers, ministre du Commerce et des Travaux publics, en charge de l'agriculture.

Faute de relais locaux, notamment au sein de l’aristocratie foncière, ce sont les sous-préfets qui imposent la création de structures cantonales. En Ille-et-Vilaine par exemple, des « comités d’agriculture » apparaissent dans chaque canton à partir de 1832-1835, composés des maires et adjoints désignés d’office. Les résultats, inégaux, ouvrent la voie à de véritables associations qui prennent le nom de comices à compter de 1838-1840. L’action de certains fonctionnaires assure cette réussite au moins relative. C’est le cas d’Etienne Brunot, sous-préfet de Guingamp, qui crée un comice dans chacun des cantons de son arrondissement.

Diplôme décerné lors du comice agricole du canton de Loudéac (Côtes-du-Nord), deuxième moitié du XIXe siècle. Musée de Bretagne: 2010.0028.108.Ainsi, vers 1848, les comices cantonaux sont au nombre de 38 en Ille-et-Vilaine, 30 dans les Côtes-du-Nord, 17 dans le Finistère, 16 dans le Morbihan, 10 en Loire-Inférieure. Cette densité n’est pas propre à la Bretagne – on en compte 36 en Dordogne au même moment –, mais les comices ne sont par exemple que 5 en Vendée et il n’y en a aucun dans la Marne, le Tarn, le Lot-et-Garonne ou la Meuse.

Cette situation est d’ailleurs confortée par la loi du 20 mars 1851 et, en 1914, si l’on recense 804 comices en France – moins de 10 par département en moyenne donc –, il y en a près de 160 pour la seule Bretagne des cinq départements, soit 20 % du total.

La diffusion des nouvelles techniques par l’exemple

Le comice agricole cantonal, par la proximité sociale et géographique qu’il permet, rend l’innovation accessible à tous ou presque y compris les modestes exploitants. Il permet, selon Charles Chevallier de la Teillais, professeur d’agriculture en Ille-et-Vilaine sous le Second Empire, « de réunir les cultivateurs afin qu’ils échangent leurs idées, les observations, les essais que chacun a pu faire » : « le cultivateur, naturellement méfiant, croira ce qu’il entendra dire par ses voisins, et ce qu’il pourra voir dans leur ferme ». Le comice offre ainsi la possibilité d’une pédagogie par l’exemple : celui d’un voisin proche, géographiquement et socialement.

L’échelle du canton est pour cela idéale : la distance séparant les cultivateurs du lieu du concours annuel est souvent réduite à quelques kilomètres, la cotisation pour adhérer au comice est limitée à quelques francs. C’est ainsi par dizaines que l’on compte les concurrents dans les différentes catégories lors des fêtes des comices bretons chaque automne, par centaines les spectateurs qui pourront observer l’araire Dombasle en action, les résultats de nouvelles cultures, l’aspect de nouvelles races... Le comice agricole de Blain, en Loire-Inférieure, joue ainsi un rôle important à compter des années 1840 dans l’établissement de la race nantaise, croisement de vaches d’origine locale avec des taureaux Durham importés d’Angleterre.

Scène de labour (1878). Musée de Bretagne: 2010.0028.121.En quelques décennies, le comice a su s’imposer, d’un bout à l’autre de la Bretagne, comme une des institutions cantonales les plus importantes, au même titre que la présence de la gendarmerie, du percepteur, ou la tenue annuelle du conseil de révision. La rapidité avec laquelle ces associations sont recréées en 1919-1920, après l’interruption provoquée par la Grande Guerre, le dit largement, et cela jusque dans les villes dont les cantons sont encore largement ruraux.

Pourtant, la loi de 1885 sur les syndicats – agricoles mais pas seulement – vient, indirectement, porter un rude coup aux comices : plus souples de gestion, affranchis de la tutelle de l’Etat, actifs toute l’année et pas seulement au moment du concours des mois de septembre-octobre, offrant de nouveaux « services » aux cultivateurs (achat d’engrais en commun, test de la qualité de ces engrais etc.), ils contribuent à une progressive désaffection pour les comices. Dès 1891, en Ille-et-Vilaine, par mesure d’économie, le conseil général réfléchit à ne plus subventionner que des comices inter-cantonaux, tandis que nombre d’associations n’organisent plus que des fêtes bisannuelles.

Ainsi, si ces comices perdurent jusqu’à nos jours, leur âge d’or est dès 1914 derrière eux.

BIBLIOGRAPHIE

 

Proposé par : Bretagne Culture Diversité