Le Loto des Gueules cassées

Auteur : Erwan Le Gall / octobre 2018

Un siècle après la Grande Guerre, on peine à prendre la mesure de l’importance des anciens combattants dans la société française et bretonne des années 1920. Dans les villages, le président des anciens combattants est un véritable notable au même titre que l’instituteur, le curé, le médecin et le maire. Les associations occupent une place centrale dans la sociabilité d’alors, organisant certes des cérémonies du souvenir mais aussi d’innombrables banquets, bals et lotos dont les bénéfices sont intégralement reversés aux vétérans dans le besoin.

L’Union des blessés de la face, autrement appelés les Gueules cassées, n’échappe nullement à cette logique et est même à l’origine, avec d’autres associations d’aveugles et d’invalides de guerre, du Loto auquel chacun joue encore fébrilement en espérant toucher le « gros lot ». En 1931, point de boules et de numéro complémentaire mais une « souscription nationale » agrémentée d’une tombola. Le jeu s’appelle « La Dette », non pas en référence aux finances de l’État, mais à la dette imprescriptible contractée par la Nation envers les anciens combattants et, plus encore, les mutilés.

Cette « souscription nationale » bénéficie d’une campagne de communication d’une grande modernité, autour notamment d’une affiche réalisée par le célèbre illustrateur Paul Colin. Dans un communiqué de presse relayé le 8 octobre 1931 par L’Ouest-Éclair, les Gueules cassées expliquent leur démarche :

« Sur les façades affectées à la publicité, dans nos villes, nos bourgades, vous avez certainement remarqué, parmi les milliers de réclames trompettant les produits du commerce et de l’industrie à coups d’affiches multicolores, vous avez remarqué l’œuvre presque silencieuse et pourtant poignante de [Paul] Collin : sur un fond grisaille s’enlève en camaieu rouge-brun le torse juvénile et puissant d’un être humain présenté dans le cambrement du martyr ; aux épaules se rattachent, étendus comme une croix, deux moignons, le reste de ce qui fut deux bras… Puis, croulée sur le thorax, c’est la tête sans nez, sans lèvres, avec seulement deux cavités plaquées de nuit éternelle là où furent deux yeux saturés de lumière…

Ce n’est pourtant pas un cadavre, cette ruine humaine. On sent que la vie palpite dans la poitrine et que derrière la ténèbre des orbites vides s’agite la flamme de la pensée. [...] »

Si le message est particulièrement explicite, il ne facilite nullement le travail des historiens. Comment en effet expliquer le succès rencontré par cette opération ? Faut-il y voir la manifestation d’une forme de compassion à l’endroit de ces mutilés du visage ou simplement la conséquence de l’appât du gain ? Toujours est-il que devant le succès rencontré par « La Dette », l’État crée deux ans plus tard, en 1933, une loterie nationale dont les bénéficiaires sont, d’une part, les anciens combattants et, d’autre part, les victimes des calamités agricoles.

Prost Antoine, Les Anciens combattants et la société française 1914-1939, Paris, Presses nationales de la Fondation des sciences politiques, 1977.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité