Un mutilé breton présent lors de la signature du traité de Versailles : Albert Jugon

Auteur : Erwan Le Gall / octobre 2018
La chose est peu connue : derrière les plénipotentiaires allemands chargés d’acter la défaite de Berlin en signant, le 28 juin 1919, le traité de Versailles, se trouve un Breton, originaire de Montreuil-sur-Ille, en Ille-et-Vilaine, un dénommé Albert Jugon. Comment ce jeune aide-comptable parti s’établir à Argenteuil, en région parisienne, en 1913 est-il arrivé là ?

Second d’une famille de huit enfants, Albert Jugon s’installe en 1913 en région parisienne. Sans doute est-il, comme de nombreux jeunes Bretons d’origine rurale, en quête d’un avenir meilleur puisque, à l’évidence, la modeste exploitation familiale de Montreuil-sur-Ille, petit bourg situé entre Rennes et Combourg, ne permet pas de nourrir une aussi vaste fratrie. Ajoutons d’ailleurs que cela fait déjà deux ans qu’il n’est plus à la charge de sa famille. En effet, il est incorporé le 10 octobre 1911 au 155e régiment d’infanterie, unité tenant garnison à Commercy, dans la Meuse, pour y effectuer son service militaire, qui dure alors deux ans.

Toutefois, un élément distingue Albert Jugon des nombreux jeunes Bretons qui partent s’établir à Paris. Il est en effet un élève brillant, qui se classe 3e du canton de Montreuil-sur-Ille au certificat d’études. C’est d’ailleurs ce qui lui vaut d’être nommé caporal, le 26 septembre 1912. Revenu à la vie civile à l’automne 1913, son niveau scolaire lui permet d’occuper un emploi d’auxiliaire dans une banque, à Paris. Malheureusement, cette vie ne dure que quelques mois puisque, du fait de la mobilisation générale, Albert Jugon est rappelé sous les drapeaux, au 1er régiment d’infanterie coloniale (RIC), unité tenant garnison à Cherbourg.

Une guerre courte

Le régiment quitte la Normandie le 7 août au soir pour la frontière belge. S’ensuit un terrible baptême du feu lors de la sanglante bataille de Rossignol (22 août 1914), prélude d’une effroyable retraite qui ne s’interrompt qu’avec la bataille de la Marne (6-9 septembre 1914). C’est le moment où l’armée française reprend le chemin de l’offensive. Le 15 septembre 1914, le 1er RIC s’apprête à livrer bataille devant le village de Ville-sur-Tourbe, dans la Marne. Comme souvent, le déroulement précis des combats se dérobe à l’historien, de même que le moment où Albert Jugon est frappé par une balle de fusil allemand.

Laissé pour mort sur le champ de bataille, le caporal Jugon illustre l’impréparation des services de santé militaires à la guerre. Alors que, gisant sur le champ de bataille, un aumônier vient lui donner l’extrême-onction, il lui aurait griffonné sur un papier : « Emportez les autres, après seulement, si vous avez le temps, souvenez-vous que je suis ici ». À la nuit tombée, le Breton se serait levé et aurait marché jusqu’à une gare toute proche où, enfin, il aurait été pris en charge par une ambulance. C’est le début d’un long parcours de soins qui, jusqu’à la fin de la guerre, le conduit à une sorte de tour de France des hôpitaux militaires : Brienne-le-Château, Moulins, Bordeaux ou encore Paris, au Val-de-Grâce puis au dépôt de convalescents de la caserne des Tourelles, dans le XXe arrondissement.

Des séquelles irréversibles

Ayant survécu, Albert Jugon souffre néanmoins d’atroces blessures : la balle qui l’a atteint au visage a emporté ses deux mâchoires, la moitié de son nez et de son menton, ainsi que son œil droit, et a sectionné sa langue. En octobre 1914, dans une lettre qu’il adresse à son frère, il explique : « Te dire si je suis mutilé, je ne puis plus causer et ne vois que d’un œil ». Or, à l’époque, de telles pathologies sont d’autant plus irréversibles que la chirurgie réparatrice, et notamment de la face, est balbutiante. Pour tour dire, elle naît avec ce conflit. L’historienne Sophie Delaporte montre d’ailleurs que si Albert Jugon est suivi avec autant d’attention, c’est qu’il constitue un véritable défi pour la médecine d’alors. Mais, la guerre se prolongeant, le nombre de mutilés augmente considérablement et les pathologies du Breton s’insèrent de plus en plus dans une certaine forme de banalisation chirurgicale, reflet de la violence qui sévit sur les champs de bataille de la Grande Guerre. Il y a eu entre 11 et 14 % de Français blessés au visage entre 1914 et 1918 et parmi eux entre 10 et 15 000 sont considérés comme des « grands blessés » de la face.

Ces pathologies ne sont pas qu’atteintes physiques. Elles questionnent l’identité même des mutilés et s’accompagnent de profondes périodes de dépression, ce dont témoigne d’ailleurs très lucidement, en novembre 1915, Albert Jugon : « Si je dois rester un être extraordinaire comme je le suis, c’est inutile de vivre, j’ai eu l’occasion de nombreuses fois de me rendre compte de l’impression que je fais sur les étrangers, impression qui oblige à rester enfermé ». Du fait de sa nouvelle apparence physique, il se sépare d’avec Angèle, sa fiancée. Le constat est donc clair : s’il faut reconstruire le visage d’Albert Jugon, au prix d’opérations parfois très douloureuses, il faut aussi retisser son lien avec la société.

De la reconnaissance

Celle-ci n’est toutefois pas totalement imperméable aux souffrances de ce ceux que l’on commence à surnommer les « gueules cassées ». Lors de son retour au pouvoir, le président du Conseil Georges Clemenceau affirme le 21 novembre 1917, à la tribune de l’Assemblée nationale, que les poilus « ont des droits sur nous », sous-entendu sur les civils qui ne sont pas allés au front. C’est dans cet esprit que le Tigre souhaite que cinq mutilés se tiennent derrière les plénipotentiaires allemands, lors de la signature du traité de Versailles, pour bien souligner la responsabilité de Berlin dans le déclenchement du conflit. Parmi ces cinq infirmes figure donc Albert Jugon.

Ce choix ne relève nullement du hasard. Dès 1916, le Breton formule en effet l’idée de foyers réservés aux mutilés du visage, car selon lui ce traumatisme ne peut être compris que par ceux qui en souffrent. Son niveau d’études l’amène rapidement à effectuer de nombreuses démarches administratives pour ses compagnons de souffrance et, en 1921, il fonde, avec Bienaimé Jourdain et le colonel Picot, une association dédiée à la défense des intérêts matériels et moraux des blessés de la face. Leur devise ? « Sourire quand même ».

La vie d’Albert Jugon est intéressante à double titre. Non seulement parce qu’elle est emblématique de la violence infligée aux corps sur les champs de bataille de la Grande Guerre, mais aussi parce qu’elle dit la trace durable que le conflit laisse sur la société française.

Delaporte Sophie, « Portrait d’Albert Jugon. Gueule cassée de la Grande Guerre », Sociología histórica, 4/2014, p. 11-34.

Delaporte Sophie, Les Gueules cassées, les blessés de la face de la Grande Guerre, Paris, Noesis- Agnès Viénot, 1996.

Long François-Xavier, « Les blessés de la face durant la Grande Guerre : les origines de la chirurgie maxillo-faciale », Histoire des sciences médicales, Tome XXXVI, n° 2, 2002, p. 175-183.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité