Une brève histoire du patrimoine

Auteur : Erwan Le Gall / septembre 2019
La notion de patrimoine est aujourd’hui omniprésente, à telle enseigne que les journées qui lui sont consacrées, et qui depuis 1984 rencontrent un succès jamais démenti depuis, sont aujourd’hui une véritable institution. Pourtant, cette idée apparue au final assez récemment, mais ayant connu depuis une cinquantaine d’années de profondes évolutions, reste trop souvent mal comprise…

Le dictionnaire de la langue française d’Emile Littré, dont la première édition remonte à la mi-temps du XIXe siècle, définit le patrimoine comme étant un « bien d’héritage qui descend, suivant les lois, des pères et mères à leurs enfants ». Autrement dit, la notion est envisagée d’un point de vue matériel – comme lorsque l’on se constitue un « patrimoine immobilier » – et réglementaire puisqu’il est explicitement fait référence à un processus de succession. C’est dire si le patrimoine, loin d’être une donnée essentialisée, est une notion d’ordre culturel et, par conséquent, relative.

Emergence d’un dispositif législatif

La protection, la conservation, la valorisation du patrimoine ne vont en effet pas de soi. Il s’agit au contraire d’une préoccupation assez récente, émergent à la faveur, et même d’une certaine manière en réaction, de la Révolution française. L’idée de patrimoine ne naît pas tant sur un terrain idéologique qu’à la suite de l’inquiétude de quelques érudits face aux destructions, notamment d’églises et d’édifices féodaux, engendrées par le processus révolutionnaire et ses nombreux avatars (Empire, Restauration, Monarchie de Juillet…).

Félix Benoist (milieu du XIXe siècle). Musée de Bretagne : 998.0101.71.Autrement dit, le patrimoine est avant tout une réaction et est, en conséquence, indissociable d’un désir de sauvegarde. Le premier moment clef de cette histoire est assurément la création, en 1837, d’une Commission des monuments historiques même si celle-ci n’a, au final, qu’un avis consultatif. Elle est en effet chargée d’examiner toutes les demandes de subventions et de travaux, de dresser la liste des édifices qui méritent d'être classés, de donner son avis sur toute modification apportée à un bâtiment classé ou encore de proposer l'achat d'un édifice en danger. Pour l’anecdote, mentionnons que Prosper Mérimée – l’auteur de Colomba – est inspecteur des Monuments historiques et se trouve notamment en charge de dossiers tels que la cathédrale Notre-Dame de Paris ou la cité de Carcassonne. Il se rend en Bretagne au cours de l’été 1835.

Mais c’est avec la Belle époque qu’une étape décisive est franchie. La loi relative aux monuments historiques promulguée le 31 décembre 1913 marque un réel tournant dans l’histoire du patrimoine français dans la mesure où elle constitue à la fois la synthèse de tous les textes antérieurs et la base sur laquelle sont établies les législations ultérieures. Il n’est à cet égard pas usurpé de parler de fondement de la législation patrimoniale française. Juristes et professionnels du patrimoine s’accordent à dire d’ailleurs que ce texte, peu retouché jusqu’à son intégration en 2004 dans le Code du patrimoine, constitue un équilibre assez subtil entre respect du droit de propriété et intérêt général.

Une notion évolutive

L’empreinte de la loi de 1913 est telle qu’elle constitue la thématique des Journées européennes du patrimoine en 2013 : « 1913-2013, cent ans de protection ». En d’autres termes, non seulement l’idée de patrimoine devient elle-même patrimonialisée mais la notion prend du galon en se rapportant dorénavant à des réalités abstraites, comme un dispositif juridique.

En réalité, cette évolution est déjà ancienne. Depuis les temps pionniers de Prosper Mérimée, la nature des objets classés change. Si le XIXe siècle privilégie exclusivement les monuments anciens, le XXe accorde progressivement une place au patrimoine mobilier, jusqu’à intégrer un voilier de compétition – France 1 ayant participé à la prestigieuse Coupe de l’America armé par le baron Bich – ou une grue particulière, dite Pindavoine, qui trône sur les docks du port de Brest. La situation est telle que certains détracteurs crient aujourd’hui à une patrimonialisation excessive, arguant que tout est patrimoine, ce qui bloquerait le progrès et la refondation urbaine. A Rennes, de tels arguments reviennent régulièrement au début du XXIe siècle à propos du mur Dubonnet de la place Sainte-Anne ou de la tour de la brasserie Kronembourg, ex-Graff, rue Saint-Hélier.

A Rennes, chantier de démolition du bâtiment où figurait la publicité peinte Dubonnet. Photographie d’Alain Amet. Musée de Bretagne. Aujourd’hui, la notion de patrimoine est tellement élargie qu’elle se niche dans des recoins parfois inattendus : on parle ainsi de patrimoine culturel, naturel, maritime, industriel et même immatériel. Traditions et expressions orales, arts du spectacle, pratiques sociales, rituels et événements festifs, connaissances et pratiques concernant la nature et l’univers, savoir-faire liés à l’artisanat traditionnel… tout ceci participe de la fabrique du patrimoine. Du fait de ce profond renouvèlement conceptuel, de vastes opérations d’inventaire sont menées, comme actuellement en Centre ouest Bretagne.

En définitive, le patrimoine s’apparente moins à une réalité – matérielle ou immatérielle – qu’à une attention portée à cette dernière. En d’autres termes, c’est parce qu’un regard particulier s’est un jour porté sur elles que de vieilles pierres ou d’antiques statues deviennent des objets du patrimoine. Ce sont donc avant tous nos yeux qui font patrimoine, mais également nos oreilles. En Bretagne, exemplaire est à cet égard le travail de l’association Dastum qui, depuis 1972, s’emploie à recueillir – Dastum signifie recueillir en breton – le patrimoine oral de la péninsule armoricaine : contes, chants, légendes, mélodies, dictons…

Affiche pour un fest-noz, 1977 (anonyme). Musée de Bretagne: 977.0074.6.Le 5 décembre 2012, le fest-noz, en tant que « rassemblement festif basé sur la pratique collective des danses traditionnelles de Bretagne » est inscrit par l’UNESCO sur la « liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité ». Une telle décision dit bien l’élargissement de la notion de patrimoine ainsi que le cadre toujours plus vaste, et transnational, de sa reconnaissance.

BIBLIOGRAPHIE

 

  • Bortolotto, Chiara (avec la collaboration d’Arnaud, Annick & Grenet, Sylvie), Le patrimoine culturel immatériel. Enjeux d’une nouvelle catégorie, Paris, Editions de la Maison des Sciences de l’homme, 2011.
  • Croix, Alain et Veillard, Jean-Yves, Dictionnaire du patrimoine breton, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013 (réed.).
  • 100 ans d’objets monuments historiques en Bretagne, Rennes, Direction régionale des affaires culturelles, 2013.
  • Leonard, Julie, Des cours de fermes à l’Unesco. La patrimonialisation du fest-noz en Bretagne, thèse de doctorat de sociologie, Amiens, Université Picardie Jules Verne, 2019.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité