Mûr de Bretagne et le tour de France

En juillet 1998, sur la route du Tour de France. Musée de Bretagne: 998.0074.1.

Le Menez-Hiez, plus connu sous le nom de « côte de Mûr-de-Bretagne », est devenu, lors de ces dix dernières années, une escale emblématique du Tour de France. Visité à seulement sept reprises avant 2010, il s’apprête à accueillir, en juillet 2021, sa quatrième arrivée depuis 2011. Son histoire singulière permet de mieux comprendre la relation ambivalente qui lie la plus grande épreuve cycliste du monde à la Bretagne. En effet, si chaque passage des coureurs constitue une indéniable fête populaire, la région est en revanche stigmatisée pour son manque de difficultés et sa propension à favoriser d’insipides arrivées au sprint.

Une réputation régionale acquise de longue date

Bien qu’il polarise la médiatisation de son sport, le Tour de France n’est en réalité que l’un des points d’orgue d’une longue saison cycliste. En Bretagne, qu’elles soient destinées aux professionnels ou aux amateurs, les courses se succèdent tout au long de l’année, sur des parcours variés et bien souvent de plus en plus difficiles à mesure que l’on s’approche du centre de la région. Aux yeux des organisateurs, la réputation de la côte de Mûr-de-Bretagne n’est d’ailleurs plus à faire. Depuis de nombreuses décennies, ils y amènent les coureurs à l’occasion d’une arrivée ou d’un simple passage. Les principales épreuves bretonnes s’y sont ainsi essayées à l’image de Manche Atlantique, de l’Essor breton, du Ruban granitier breton (renommé par la suite Tour de Bretagne), ou encore du Kreiz-Breizh Élites… Plus occasionnellement, des épreuves internationales l’ont également inscrit à leurs parcours comme le Tour de l’Avenir, la Route de France ou encore, en 1960, la première édition du trophée Peugeot durant laquelle André Darrigade, Louison Bobet, Jacques Anquetil, Raymond Poulidor et Tom Simpson croisent le fer.

Louison Bobet. Musée de Bretagne: 2003.0056.1.

Mais la course qui a le plus œuvré à la réputation internationale de Mûr-de-Bretagne est certainement Manche-Océan. Lancée en 1938, l’épreuve parrainée par le quotidien Paris-Soir propose un terrible contre-la-montre de 137 kilomètres entre Paimpol (ou Binic, en fonction des éditions) et Auray. Survenant à mi-parcours, la côte surprend les novices, dont certains des meilleurs cyclistes de leur époque. Ainsi, en 1957, Charly Gaul, aussi virtuose soit-il dès que la route s’élève, déclare à bout de souffle, lors de son arrivée, qu’une « course comme celle-là, c’est de la folie !… ». Comme beaucoup, il n’a pas su gérer son effort dans les ascensions du centre-Bretagne au point d’avoir le sentiment de s’être pris littéralement un « Mûr ». Deux ans plus tard, quinze jours seulement après avoir pris la quatrième place du championnat du monde, le jeune Tom Simpson commet la même erreur, avouant n’avoir jamais pu récupérer des efforts consentis à Mûr-de-Bretagne.

Une ascension pas assez difficile pour le Tour de France ?

C’est d’ailleurs en 1938, seulement quelques semaines après la première édition de Manche-Océan, que le Tour de France emprunte pour la première fois la côte de Mûr-de-Bretagne, à l’occasion de la 3e étape menant les coureurs de Saint-Brieuc à Nantes. Cette coïncidence n’est certainement pas fortuite tant les rivalités entre Paris-Soir et L’Auto, propriétaire de l’épreuve estivale, sont connues. Le choix constitue également la promesse de voir « enfin » du spectacle en Bretagne. Enthousiastes, de nombreux journalistes promettent à leurs lecteurs que les coureurs se livreront bataille dans les « montagnes russes » du centre-Bretagne « où les côtes atteignent un pourcentage peu commun ». Il n’en sera rien. Découragés par un fort vent de face, les coureurs se lancent au contraire dans un « concours de lenteur » qui, selon le correspondant du Miroir des Sports, est « difficilement admissible » de la part des « forçats de la route ».

Le morbihannais Jean-Marie Goasmat, originaire de Camors, lors de l’arrivée à Nantes, le 7 juillet 1938, de la troisième étape du Tour de France. Cliché publié le 8 juillet 1938 dans le quotidien L’Auto. Gallica / Bibliothèque nationale de France.

Cette occasion manquée n’entame pas la confiance des organisateurs. Lors du premier Tour de France d’après-guerre, en 1947, le Menez-Hiez est programmé à l’occasion du plus long contre-la-montre de l’histoire de l’épreuve. L’étape offre un scénario incroyable. Contre toute attente, à seulement trois jours de l’arrivée finale, elle renverse le classement général et place sur orbite Jean Robic dans sa conquête du maillot jaune. Toutefois, malgré le souvenir impérissable que l’étape laisse aux suiveurs, Mûr-de-Bretagne doit attendre trente longues années avant de voir revenir le Tour de France. En 1977, Lucien Van Impe y consolide son maillot à pois au milieu d’une étape qui aurait été anecdotique sans une chute, à Iffendic, obligeant les favoris du classement général à se livrer bataille jusqu’à Rennes. Que ce soit en 1993, 2004, 2006 et 2008, lors des quatre passages suivants, le Menez-Hiez livre un spectacle insignifiant sur le plan sportif. Dans Ouest-France, en 1993, Jean-François Quénet résume parfaitement le problème. Selon lui, « n’en déplaise aux cyclotouristes qui peinent chaque dimanche matin dans l’ascension de Mûr-de-Bretagne », la côte, parce qu’elle survient à mi-étape, n’est pas suffisamment sélective pour les meilleurs cyclistes du monde. Les résultats qui suivent donnent raison au journaliste. À chaque fois, c’est un pur sprinteur qui s’impose (Djamolidine Abdoujaparov en 1993, Thor Hushovd en 2004 et 2008) ou un baroudeur (Sylvain Calzati en 2006). En réalité, le seul intérêt de la côte de « Mûr-de-Montagne » est d’ordre télégénique puisqu’il repose sur l’incroyable densité de public qui lui vaut le surnom « d’Alpe d’Huez de Bretagne ».

Une soudaine reconnaissance au début des années 2010

C’est finalement un coup de pouce du destin qui propulse Mûr-de-Bretagne sur le devant de la scène. En 2010, Amaury Sport Organisation cherche une arrivée escarpée afin de rompre avec la tradition monotone des sprints massifs en Bretagne. La redoutable côte de Menez Quelerc’h, à Châteaulin, tape dans l’œil de l’organisateur avant que ce dernier ne se ravise face à l’impossibilité de concilier son cahier des charges avec la nécessité de respecter une zone protégée pour sa faune et sa flore. À moins d’un mois de l’officialisation du parcours, le conseil régional propose alors de subventionner entièrement une arrivée à Mûr-de-Bretagne. Le « plan B » séduit immédiatement l’organisateur qui l’inscrit au programme. Du côté des suiveurs, le Mûr ne suscite pas d’attentes particulières, souffrant une nouvelle fois de la réputation « soporifique » des étapes bretonnes.

Pourtant, le 5 juillet 2011, les coureurs déjouent les pronostics les plus improbables. Contre toute attente, ce sont les favoris du classement général qui s’empoignent dans le Menez-Hiez. Cadel Evans l’emporte finalement d’un souffle face à Alberto Contador. Les deux cyclistes occupent, avec Alexandre Vinokourov, les trois premières places d’un podium digne d’un classement général final. De son côté, le tenant du titre, Andy Schleck, ne parvient pas à suivre le rythme et concède de précieuses secondes. Le lendemain, la presse est dithyrambique. En quelques minutes, le Mûr vient de prouver que la Bretagne peut aussi mettre en compétition les grands leaders du peloton. Les arrivées en 2015 puis en 2018 – où la côte est escaladée à deux reprises ;– offrent un spectacle similaire. À chaque fois, les favoris s’affrontent pendant que d’autres perdent du temps (Vicenzo Nibali, tenant de titre en 2015, Romain Bardet et Tom Dumoulin en 2018). Grâce au spectacle qu’il procure depuis dix ans, le Menez-Hiez est logiquement devenu un incontournable de la Grande Boucle, à tel point qu’il a été retenu pour accueillir, en marge de l’étape prévue en 2021, la 7e édition de l’épreuve féminine « La Course by le Tour ».

Source : www.becedia.bzh

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