Au bout du monde, au cœur des échanges

Autrice : BCD / juin 2026
Longtemps considérée comme enclavée, la péninsule bretonne a su profiter de sa façade maritime pour être au cœur d’échanges humains et commerciaux prolifiques.

A la fin de l’Âge du Fer, des navires quittent les ports d’Italie chargés d’amphores remplies de vin. Ils arrivent à Narbonne puis à Bordeaux, où ces récipients en terre cuite sont chargés
sur des navires de haute mer. Direction l’Armorique, où le vin est acheminé vers l’intérieur de la péninsule bretonne par les petits fleuves côtiers. Les fouilles effectuées dans le grand site aristocratique gaulois du camp de Saint-Symphorien, près de Rostrenen (Côtes d’Armor), ont mis au jour 350 amphores, soit environ 10 000 litres de vin ! « Ces diverses trouvailles attestent sans aucun doute, au Ier siècle av. J.-C., de l’existence d’échanges maritimes en Manche et dans l’Atlantique », rappelle l’historien Patrick Galliou. Loin d’être à l’écart des grands circuits commerciaux, la Bretagne a depuis longtemps été le coeur palpitant d’échanges fructueux.

Des toiles jusqu’au Nouveau Monde

Le commerce du lin et du chanvre en est un exemple emblématique : à partir du XVe siècle, les «bretagnes», fines toiles de lin tissées dans la région située entre Quintin, Uzel et Loudéac (Côtes d’Armor) sont exportées vers le marché espagnol, qui en raffole, puis vers ses colonies espagnoles d’Amérique du Sud au 16e siècle. Les ports de Morlaix et Landerneau (Finistère) exporte aussi des toiles de lin, appelées quant à elles des  «crées». Celles-ci sont exportées en Angleterre jusqu’aux années 1680, avant de trouver un nouveau débouché en Espagne intérieure. Pour fabriquer ces précieuses toiles, la Bretagne se tourne vers le Nord : elle fait venir des graines de lin de la Baltique, en particulier de Riga (Lettonie), dont les cargaisons arrivent au port de Roscoff. Les graines sont ensuite redistribuées, essentiellement de port en port, dans le nord de la région. La Bretagne occupe aussi une position stratégique dans le commerce de la laine entre le sud et le nord de l’Europe. Arrivée d’Espagne, elle est achetée contre des toiles aux marchands de Bretagne.

Des commerçants venus d’ailleurs

Le territoire breton, qui sait tirer avantage de sa place particulière en Europe, attire de nouveaux habitants. Dès l’Antiquité, des spécialistes de la salaison de poisson venus du
Midi s’implantent sur la côte armoricaine. S’ils ont quitté le doux climat de la Méditerranée, ce
n’est pourtant pas par goût de la pluie et des embruns : ils y développent une activité lucrative, la transformation de la sardine pour en faire un jus de poisson à l’odeur très forte, très apprécié
des gastronomes ! Ces entrepreneurs s’installent durablement dans la péninsule. Bien longtemps après eux, des Castillans s’installent à Nantes au XVe siècle, pour contrôler le commerce de la laine mais aussi celui du vin. Leurs affaires prospèrent et ils s’intègrent rapidement au sein des élites nantaises, grâce à des mariages et des parrainages. « Ils ne sont pas les seuls étrangers à s’implanter dans le duché, mais ce sont sans doute les seuls à
avoir donné naissance à une communauté ayant développé une véritable stratégie d’intégration à long terme », précise l’historienne Laurence Moal. Deux siècles plus tard, c’est le tour de négociants de toutes parts, attirés par le succès de la Compagnie des Indes de Lorient ou Nantes, qui s’installent dans ces villes-ports et contribuent à leur prospérité. Aujourd’hui, la Bretagne parie à nouveau sur la filière du lin, qui a fait sa fortune durant trois siècles. Tout est à reconstruire, en particulier l’outil industriel. Mais qui sait, les ports bretons exporteront peut-être à nouveau des toiles dans le monde entier !

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