Les algues ont une histoire avec les hommes, et en particulier avec les femmes en Bretagne ; celles qui vont à la grève, de tout temps, pour « gouemona » (récolter le goémon), ou « bezhina » (récolter les algues) à pied ou plus rarement en bateau, afin de pêcher les cinq variétés de goémons de rive, ou encore les laminaires, et les algues d’échouage, au croc ou au râteau. Cependant, les femmes goémonières sont toujours sous tutelle de leur époux, qui est responsable de leurs actes… En 1920, elles réclameront d’exercer leur métier en toute liberté.
Depuis le XIVe siècle, des coutumes locales réglementent la coupe du goémon, que l’on retrouve officiellement dès 1618, « l’usance de cueillir le goémon » à l’embouchure du Trieux. Puis, l’Ordonnance de la Marine sur les côtes de Bretagne, de Colbert, est enregistrée par la Parlement de Bretagne, le 18 janvier 1685. Elle fixe les dates et les horaires de cueillette des algues, l’interdiction de couper le goémon la nuit et l’accès à l’estran.

Seules les communes riveraines de la mer ont accès à ces ressources, ce qui engendre nombre de conflits avec les paroisses intérieures de la côte. Des rixes opposent les villageois et villageoises, parfois armés de fourches, pour conserver ce pouvoir de propriété sur l’estran, que les fermiers balisent avec des pierres et dénomment du nom de leur ferme. En 1878, le journal de Tréguier rapporte qu’en Plougrescant, à la suite d'une altercation sur la possession d’une parcelle, une femme coupa le nez d’un ramasseur d’algues d’un coup de faucille.
Une récolte souvent dangereuse
Ces pêcheries de végétaux marins vont accueillir des familles de « pêcheurs de pied-laboureurs », comme les désigne François Le Masson du Parc, inspecteur des pêches, dans ses enquêtes en 1727-1728 sur les côtes bretonnes. Bien que très présentes dans cette activité, les femmes ne sont pas concernées par son étude qui a pour objectif de recenser et d’enrôler les gens de mer dans la Royale, de supprimer les pêcheries (entraves à la navigation et destructrices du menu fretin), de préserver la ressource et de décrire les outils de pêche, dont certains prohibés. Dans ce cadre, il dénombre ces gens de l’estran qui, en famille, vont courir les grèves pour se nourrir, pêcher, ramasser les algues avec la « c’hwigned », une petite faucille, les transporter à terre avec les tombereaux tirés par des chevaux ou par le flottage de dromes (radeaux de goémon, appelés en breton « ar bern »), déhalées indifféremment par des femmes ou des enfants. Un témoignage dans un manuscrit de la vie de saint Yves (1253-1303), relate d’ailleurs le naufrage d’une drome conduite par un enfant, sauvé de la noyade par l’intercession du saint. Ces dromes vont perdurer jusqu’en 1950, malgré les nombreux accidents, parfois tirées par un canot et un inscrit maritime à bord (pratique réclamée par l’administration). De nombreux naufrages, racontés dans les complaintes ou gwerziou, datant du XVIIe au XIXe siècle, font aussi état de jeunes femmes embarquées, comme Katerine an Troadeg, à Pleubian (fin du XIXe siècle), ou Ar vag beuzet en 1750, sur la côte trégorroise.
En 1970, les femmes pourront embarquer à bord des navires, lorsque les marins font immatriculer leurs femmes sur le rôle d’équipage, comme Françoise Bramoullé à bord de l’Île Vierge, où il faut tout savoir faire : godiller, atteler le cheval, conduire la charrette, et l’amarrer contre le flanc du bateau, faire sécher les algues sur la dune du Cléguer ; puis à la maison, traire la vache, sans oublier les tâches domestiques.
Usages traditionnels
Les algues ont également une utilité domestique pour se chauffer et cuire les aliments, en particulier dans les îles où le bois fait défaut. Ce sont les femmes qui en font bon usage et y trouvent d’autres intérêts pour nourrir les cochons anémiés, avec un mélange de lichen, de lait caillé et de berniques (patelles). Les fours à goémons, dont l’existence est attestée au XVIIe siècle, sont alimentés par des algues brunes, les fucales (Ascophyllum nodosum), nommées aussi « favach », et les laminaires, « bodre » dans le Trégor, « tali » en Finistère. Les femmes y surveillent la cuisson avant de préparer les pains de soude, qui serviront à la fabrication du verre au Moyen Âge, puis à en extraire l'iode au XIXe siècle pour produire de la poudre à canon, et jusqu’aux lessives.

Le travail sur les îles
Les pigouilliers, goémoniers des îles, travaillent à la fois pour récolter le goémon d’épave pendant l’hiver, avec le « rastell aod », la coupe des fucales avec le « krog bag » ou « ar falz » sur les grèves et la « guillotine » en bateau, avant l’invention du skoubidou en 1960 par Yves Colin. Ils assurent également tous les travaux de la ferme. L’été est la saison du brûlage du goémon, retracé dans le film Goémons de Yannick Bellon, en 1947.
Dans les îles bretonnes, comme Ouessant ou Sein, les terres sont cultivées par les femmes, qui nourrissent un sol parfois ingrat avec les amendements marins : minéraux calcaires comme le sable coquiller (« an traezh »), l’argile de la marne et l’algue calcaire, le maërl (Lithothamnium calcareum), ou encore l’utilisation du goémon épave, selon la qualité agronomique des sols et le type de culture.
Le cas des îles de l’archipel de Molène, Béniguet, Bannalec, Trielen et Quéménès, est particulièrement intéressant : Quéménès disposait d’une ferme importante, avec une vingtaine d’hectares cultivés, des chevaux, des vaches, des porcs et des volailles, permettant de nourrir une quarantaine de personnes sur l’île. Cette exploitation qui occupait également des ouvriers du continent était tenue par une femme. Quant à l’île Béniguet, elle comptait cinq fermes en 1906 et 62 résidents permanents, qui vivaient de la commercialisation des produits de l’agriculture et de l’élevage (porcs, vaches, chevaux) sur une soixantaine d’hectares. Les goémoniers, hommes et femmes venus du continent, rejoignent cet archipel afin de fournir l’usine d’iode du Conquet. La goémonière Séraphine Kervella séjournait avec sa sœur Angélina entre 1950 et 1960 à Béniguet, travaillant autant que les hommes. L’industrie de l’iode se terminera en 1955, remplacée par celle des alginates, dont la récolte va se mécaniser et s’industrialiser. La famille Abguilerm fut, quant à elle, la dernière famille de goémoniers migrant sur l’île, en 1960.
La récolte des sables dans les abers
Le sable est aussi une ressource précieuse, dont les femmes ont la charge. Les sables étaient chargés et déchargés à la pelle dans les gabarres du pays Léon, de Lampaul-Plouarzel, avec une main-d’œuvre féminine locale. Ces femmes des abers allaient aussi pelleter le sable dans la rivière, en plein hiver, de l’eau jusqu’à la taille, avec les fesses trempées, leurs longues robes noires mouillées comme leurs sabots de bois. En effet, les gabarriers n’hésitent pas à embarquer des femmes pour aller charger à l’extérieur, malgré les interdits et les tabous d’une femme à bord, portant malheur, avec des interpellations du genre : « Meus ket ehomm a vortolod faout er bourz » (Je n’ai pas besoin de matelot fendu à bord…).
Dans les îles du Trégor
De l’île de Sieck, au large de Santec (29), où l’on récoltait traditionnellement le goémon et où l’on pratiquait la pêche aux casiers, des familles émigrèrent vers le Trégor vers 1930, en particulier dans l’archipel des Sept-Îles, afin de récolter le lichen (Chondrus crispus) et les algues brunes. Connu et utilisé en Bretagne depuis 1880 comme gélifiant, le lichen contient des algines, des carraghénanes, pour la cosmétique et la pharmacie. Le lichen était prélevé aux Sept-Îles par les Finistériens qui y vivaient une partie de l’année (sur l’Île Plate) et y produisaient de la soude.

Une première famille originaire de Plouguerneau vint s’installer aux Sept-Îles au début du XXe siècle, les Apriou. En 1937, leur bateau fit naufrage par une tempête de sud ; le père, la mère et le cheval se noyèrent ; d’après la tradition orale, un seul enfant fut récupéré. Cette pratique goémonière aux îles se poursuivit jusqu'aux années 1990 avec la famille Senan, originaire de l'île de Batz. Le lichen, « bizhin gwenn », appelé « jargot » entre Port-Blanc et Trélévern (Port Lépine) se cueillait pendant l’été et mobilisait principalement les femmes et les enfants, qui les faisaient sécher sur les dunes. On disait « jargoter », et on chantait « la gwerz du goémon blanc », composée en 1916 par Rose Kawenn (1885-1961), chanteuse trégorroise.
O c’horfo paour a oa brewet
Kazi ‘vel re ar c’hozh kezeg.
Leurs corps étaient tout meurtris
Presque comme ceux des vieux chevaux éreintés.
La « chandilour », ou récolte des algues, se pratiquait en février sur les côtes trégorroises. Lorsqu’une femme tombait enceinte avant le mariage, on disait : « Aet eo d’an aod araok ar Chandelour », « elle est allée sur la grève… avant la Chandeleur ». Autrement dit, elle a fait Pâques avant les Rameaux. Avant la Chandeleur, il était interdit d’aller couper du goémon. La récolte des goémons noirs est très bénéfique, puisqu’en 1900, on a récolté, à pied, dans le quartier de Lannion, 35 000 mètres cubes du précieux engrais, vendus 126 890 francs. En ce début du XXe siècle, la demande venait principalement des cultivateurs pour engraisser leurs terres. Les revenus que procurait cette collecte pouvaient rivaliser avec ceux des produits de la pêche. Aussi, une population nombreuse d’hommes, de femmes et d’enfants pouvait être embarquée pour participer à cette collecte, sans être inscrits maritime (pratiquée à pied sur les espaces rocheux en pleine mer, sur les îlots ou à terre). C’est le cas de Reine Tual Tanguy qui récoltait le tali dans l’archipel de Molène avec son mari, à bord du navire Da Viken. Ce précieux engrais (« an temz mad ») favorise les cultures maraîchères et la culture du lin, dans les terres limoneuses du Léon et du Trégor.
Louis-Marie Faudacq, douanier de son état mais surtout peintre (1840-1916), parcourt les grèves du Trégor et décrit ces femmes « indigènes » au sillon de Talbert : « Elles le disputent à une houle formidable au moyen de crocs, dont le manche ne mesure pas moins de 12 à 14 pieds de longueur. Parfois, entièrement couverts et soulevés par le flot, ils seraient infailliblement renversés par le ressac si elles ne se cramponnaient des deux mains à leur instrument de travail en s’en servant, comme d’une bouée, d’un utile contrepoids. »
Les premières usines
À partir de 1828, de nombreuses usines, dont la première au Conquet (29), s’implantent en Bretagne. Elles sont spécialisées dans la production d’iode (teinture d’iode), puis des carraghénates (découvertes à Roscoff en 1877) et enfin des alginates, exploitées également auprès de l’usine de Pleubian en 1883. Les femmes ouvrières sont nombreuses dans ces usines, présentes à presque tous les postes. La SIPROMER, Société d’industrialisation des produits de la mer, affiliée à la CBL (Conserverie de la baie de Lannion), effectuait au milieu du XXe siècle des essais de traitement des algues (laminaires et fucales). La CECA de Pleubian employait une vingtaine de femmes en manutention à fournir les algues et à leur transformation, dans les années 1950. Dans l’usine d’Audierne, les ouvrières sont employées pour concasser les pains de soude…

De nouvelles identités professionnelles
De nombreuses femmes sont restées des figures de cette activité, comme Valentine Ogor, de Plouguerneau, courtière de pioka pour l’usine Sobalgue de Landerneau, jusqu’en 1990. Son père, Jean Ogor, goémonier, fut le premier président du syndicat des goémoniers de 1937 à 1967. Scarlette Le Corre, en pays Bigouden, patronne pêcheur en 1963, lance en 1992 les premières cultures d’algues, puis, en 1996, son entreprise de transformation alimentaire avec succès. On peut également mentionner Herveline Grall, secrétaire du comité local des pêches de Brest (1946-1970), au service de la défense des familles goémonières, et en particulier des femmes.
Au XXIe siècle, les femmes sont moins présentes dans la production algale, mais occupent de nombreux postes dans le secteur de la recherche et du développement de la filière. Anne-Laure Duros est la première femme directrice de l’usine de Lannilis Algaia, en 2020. Inès Révilla et Marianne Mary sont chargées du suivi de process de production dans cette entreprise. Marianne Mary envisage la féminisation des métiers de l’industrie des algues comme une opportunité de questionner l’aménagement et l’amélioration de l’ensemble des postes de production. L’entreprise Agrimer est également dirigée par une femme. Hélène Marfaing est, quant à elle, ingénieure de recherche sur les algues alimentaires au CEVA (Centre d’étude et de valorisation des algues) de Pleubian. C’est une biologiste du laboratoire de Roscoff qui, en 2000, découvrit le génome de l’ulve, Ulva lactuca, et son nouveau mode de reproduction, responsable des échouages d’algues vertes sur nos côtes. Figurent également Magali Molla et Jean-François Arbona, pionniers de l’algoculture en Rance depuis 1983, C-Weed Aquaculture.
Pour les ramasseurs de goémons professionnels sur les 75 licences bretonnes en 2025, 12 femmes disposent de cette licence comme récoltantes. Les extraits/timbres délivrés pour la récolte le sont pour les personnes de terrain, et sur 180 extraits, il y a 40 femmes, selon André Berthou, du comité régional des pêches. Il existe aussi le statut CESA pour les cueilleurs engagés de façon temporaire par les entreprises, avec une affiliation à la Mutualité sociale agricole (MSA). Aujourd’hui, de nouvelles identités professionnelles émergent dans la filière algues, où les femmes prennent légitimement toute leur part et leur place. 40 % des « start-up algues » sont dirigées par des femmes.
