La légende bigoudène des Sonerien Du

Auteur : Gilles Simon / janvier 2022

Selon la légende, il y a bien longtemps dans le pays Bigouden, deux compères sonneurs animaient les nombreuses fêtes célébrées dans la région. Bien connus, ils avaient la particularité d’être toujours habillés en noir, d’où leur nom (du, en breton). Un soir, revenant d’une fête dans laquelle ils avaient sonné, ils s’endormirent ivres dans un fossé. Ils furent arrêtés par des gendarmes qui s’en allaient pendre deux voleurs à Pont-l’Abbé. Alors des tractations eurent lieu entre les voleurs et les gendarmes. Un arrangement fut conclu : les voleurs seraient relâchés contre monnaie sonnante et trébuchante, et les deux sonneurs seraient pendus à leur place. Ce qui fut dit fut fait. Innocents, les deux Sonerien Du furent pendus au gibet sur la colline dite des « Justices »…


Cette affaire fit grand bruit dans le pays Bigouden. Certes, les Sonerien Du étaient quelque peu ivrognes. Mais ils étaient bons garçons et très estimés. On les enterra sous un talus, non loin des « Justices ». Leur tombe devint une sorte de lieu de pèlerinage. Car on dit que des miracles se produisent après la visite de leur humble sépulture par des gens malades.
Posée en 1997, une stèle marque aujourd’hui le lieu où auraient été enterrés les Sonerien Du, à Lambour, derrière l’actuelle gendarmerie de Pont-l’Abbé. La stèle représente les deux sonneurs noirs. Elle mesure 45 centimètres de large sur 1,90 de haut. Elle a été sculptée en bas-relief dans du schiste noir. Elle porte cette inscription écrite en breton : « Dalc’h soñj d’ar sonerien du » (« Conservons le souvenir des sonneurs noirs »). Dans ce lieu un peu caché, des personnes viennent encore déposer des morceaux de faïences brisées (des bravigoù, de belles petites choses), tout en faisant un vœu.

Il est arrivé souvent que des lettrés couchent par écrit des récits et des légendes qui, auparavant, s’étaient transmis oralement de génération en génération. C’est encore le cas ici. En effet, en 1894, la légende des sonneurs noirs a été mise pour la première fois par écrit par Gabriel Puig de Ritalongi (1867-1898). Cet auteur, dont le père était catalan, était né à Pont-l’Abbé. Il y était devenu secrétaire de mairie. Il avait publié un ouvrage sur le pays Bigouden et ses habitants dans une visée à la fois ethnologique et touristique. Son but était en particulier de réfuter les thèses de Mahé de la Bourdonnais sur les prétendues origines asiatiques des Bigoudens. Il raconta dans son ouvrage la légende des deux sonneurs noirs. Ses sources ne sont pas connues, sans doute parce qu’elles sont issues de la tradition orale. Il a vraisemblablement recueilli directement auprès d’habitants du pays le récit des Sonerien Du.

Au XXIe siècle, la mémoire du lieu où auraient été enterrés les deux sonneurs suppliciés est encore vivante chez les habitants. Dans le quartier de Lambour, beaucoup de personnes connaissent l’endroit depuis leur enfance. Les plus anciens se rappellent que les gens y apportaient des morceaux d’assiette ou divers autres objets, qui servaient d’offrandes aux deux sonneurs suppliciés. Les personnes qui faisaient ces offrandes espéraient que par l’intermédiaire des sonneurs innocents elles obtiendraient la guérison d’un membre de leur famille atteint de maladie. Une autre croyance était que l’on pouvait faire une offrande pour retrouver un objet perdu. Enfin, des parents venaient aussi parfois avec un enfant qui marchait difficilement ou avec du retard. La coutume de déposer des objets aurait perduré jusqu’aux années 1980. Mais lors d’une visite sur le site en 2012, des morceaux de faïence étaient encore présents, ce qui semble attester de la survivance de cette vieille croyance au XXIe siècle.
Cette légende semblait avoir une origine historique. Un des quatre fondateurs de Sonerien Du, le sonneur Yann-Korentin Ar Gall, avait effectué des recherches assez poussées sur le sujet. Hélas, il a emporté avec lui le résultat de ses recherches quand il est décédé prématurément en 1995. Selon l’historien Serge Duigou et le géographe Jean-Michel Le Boulanger, un fait divers dramatique aurait nourri l’émergence de cette légende bigoudène des Sonerien Du. Cette légende aurait émergé au XVIIIe siècle dans le contexte de la pré-Révolution française. En 1786, après un cambriolage, six voleurs furent exécutés, dont un, Pierre Canévet, était un sonneur bigouden.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité