Lorient, cinquante ans de fêtes interceltiques

Auteur : Erwan Chartier / février 2022
Depuis 1971, tous les étés, Lorient vibre au son des musiques celtiques et fait la fête grâce au FIL qui l’a rendue célèbre à l’international. Un événement qui draine plus d’un demi-million de personnes et qui s’est imposé comme la référence et la vitrine de l’interceltisme.

S’il est un lieu où s’incarne l’interceltisme depuis un demi-siècle, c’est bien entendu le festival de Lorient. La création de cet événement culturel majeur de l’été breton ne s’est pas faite sans aléas, à l’orée des années 1960 et 1970, alors que la vague musicale celtique prenait de l’ampleur. Elle est d’abord liée au retour en grâce des instruments de musique traditionnels avec la création des bagadoù, à la fin des années 1940, sur le modèle des pipe-bands écossais.
L’organisation de concours de musique bretonne et de cornemuses remonte à la fin du XIXe siècle, mais sans constance. Il faut donc attendre l’émergence d’une organisation structurée, la Bodadeg ar sonerion (BAS), pour que l’idée d’un concours régulier se fasse jour. La première édition du championnat des cornemuses a lieu à Brest, en 1953. Très vite, la manifestation se transforme en « festival international des cornemuses ». Plusieurs Écossais viennent y faire office de jurés et s’y produire. À partir des années 1960, le champion de Bretagne des bagadoù est désigné à Brest, lors d’un événement qui rencontre rapidement un succès populaire. Des milliers de personnes se pressent sur le cours Dajot, au-dessus du port de commerce, pour entendre résonner bombardes et grandes cornemuses. L’aventure aurait pu rester ancrée dans la cité du Ponant mais, à la fin des années 1960, la municipalité Lombard décide de refaire cette promenade. Des travaux qui contrarient fortement les organisateurs et la BAS, au point qu’ils décident de changer de ville. Installé à Ploemeur, près de Lorient, Polig Monjarret, alors très influent à la BAS, leur propose de rejoindre le port morbihannais. Et c’est ainsi que Brest perdit son festival des cornemuses et que Lorient y gagna un festival interceltique.

  

Affiche BREST FESTIVAL INTERNATIONAL DES CORNEMUSES,1955, Collections du Musée de Bretagne 977.0113.1

Cornemuses et soirée folk

En 1971, la première édition lorientaise reste modeste, mais comporte les ingrédients qui vont faire le succès du festival, avec notamment un défilé de sonneurs et de danseurs, un fest-noz et une soirée folk. Cette dernière est animée par un jeune chanteur breton, Alan Stivell, qui fait craquer le palais des congrès, avant de rencontrer le succès que l’on sait suite à son passage à l’Olympia. Gilles Servat et les sœurs Goadec s’y produisent aussi, avant les Dubliners ou Brenda Wooton. Le journaliste Fañch Gestin, dans ArMen n° 69 (juillet 1995) se souvenait de cette artiste venue de Cornouailles britanniques : « Et puis une inconnue dont c’est le premier tour de chant hors de son Cornwall natal… Elle deviendra le porte-bonheur du festival, elle s’appelle Brenda Wooton. »
En 1972, le festival des cornemuses évolue en festival interceltique, sous l’influence notamment de Jean-Pierre Pichard qui en prend les commandes. Les organisateurs ont vite compris l’intérêt d’élargir la manifestation à l’ensemble du monde celte. Ils peuvent aussi s’appuyer sur les réseaux de la BAS qui a déjà mis en place de nombreux échanges culturels avec l’Irlande, l’Écosse, le pays de Galles ou la Galice. Cette année-là, le festival invite ainsi des pipe-bands écossais et irlandais. L’affiche officielle, signée Micheau-Vernez, présente trois sonneurs en costume de ces différents pays. Des musiciens corniques, gallois ou manxois sont également de la fête. Tandis que la finale du championnat des bagadoù prend ses quartiers dans le stade du Moustoir.

À partir de 1973, le Kan ar Bobl se greffe à l’organisation du FIL. Ce concours de chant, inspiré par le Fleadh Cheoil irlandais, vient renforcer la dimension interceltique de Lorient. Les chanteurs sélectionnés sont en effet invités au concours Celtavision de Killarney. 1974 voit se produire les Chieftains et une partie de la nouvelle vague bretonne : Gweltaz Ar Fur, Bleizi ruz, Diaouled ar Menez ou les Djiboudjep. L’année 1975 est marquée par la présence d’une forte délégation de l’île de Man et la victoire du bagad Kemper sur la Kevrenn Sant-Mark. À partir de 1976, la Galice est définitivement intégrée dans la grande famille celte contemporaine. Des années 1970 bouillonnantes, on retiendra également la venue d’une première grande star internationale, Joan Baez en 1978. À la fin du concert, elle s’initie à la gavotte et reviendra régulièrement à Lorient.

Les grandes créations

Les années 1980 sont marquées par les grandes créations musicales sur des thèmes celtiques, qui vont ancrer la réputation du festival, où les musiques et les instruments des différents pays celtiques se rencontrent. C’est le cas de la Symphonie celtique d’Alan Stivell (1980), Tristan and Isolde des Chieftains (1981), Lug de Roland Becker (1986), le Vaisseau de pierre des Tri Yann (1988) ou les Celtophonies de Marc Steckar (1994). Mais les créations qui ont sans doute le plus marqué l’histoire du FIL sont celles de l’Irlandais Shaun Davey. Dans The Brendan Voyage (1982), il mêle cornemuses irlandaises et grand orchestre symphonique. Déconcertante, son œuvre transporte le public. Le compositeur reviendra avec une Suite celtique de Lorient (The Pilgrim) (1983) où il intègre tous les instruments des pays celtes.
L’édition 1985 est marquée par la première visite d’un ministre de la Culture, Jack Lang, venu aussi annoncer l’autorisation de la signalétique bilingue en Bretagne. Cette année-là, les Asturies deviennent le huitième pays celte. Sous l’impulsion de Jean-Pierre Pichard, le festival s’ouvre aussi aux diasporas celtiques et à des contrées plus exotiques. Le premier directeur du FIL a en effet bien compris l’attractivité des musiques celtiques : « Elles sont à ce point dynamiques qu’elles feront des adeptes et noueront des contacts au-delà des mers. Québec, Australie, Louisiane et même Japon ne resteront pas insensibles aux sonorités venues de Lorient et entreront dans la ronde. »

Affiche Le voyage de Brendan, 1982, Collections du Musée de Bretagne 2002.0015.73


Les années 1990 sont celles de la maturité et de la reconnaissance. Désormais, le FIL s’étale sur une dizaine de jours, début août, et attire des centaines de milliers de personnes. Il se professionnalise et embauche des permanents. L’ouverture internationale se poursuit, comme l’indique Jean-Pierre Pichard : « Sur le plan externe, la stratégie consista à monter en puissance hors de France afin de pouvoir se faire connaître dans l’Hexagone. Il faut noter qu’en dehors de ce manque de reconnaissance en France, un nombre non négligeable de Bretons souffraient d’un complexe d’avoir une culture différente et vivaient difficilement une sorte de syndrome de Bécassine. Grâce à l’aide des journalistes étrangers, habitués du festival, des réseaux furent créés dans presque tous les pays d’Europe et aux États-Unis. » 
Au début du XXIe siècle, le festival interceltique atteint sa vitesse de croisière. Et il s’exporte. Le Stade de France fait ainsi appel à lui pour une série de Nuits celtiques dans les années 2000. En 2007, l’Asturien Lisardo Lombardia succède à Jean-Pierre Pichard et ouvre la manifestation aux pays d’Amérique du Sud. Le festival s’est aussi redéployé autour du bassin à flots, même si le off draine des dizaines de groupes dans les chaleureux bistrots lorientais. Il propose des rendez-vous incontournables, comme les nuits interceltiques, au stade du Moustoir, où différents groupes de danse traditionnelle se succèdent dans des shows de deux heures. Il y a également la grande parade ou la finale du championnat des bagadoù. « Un grand moment d’émotion, explique Yann Artur, sonneur au bagad du Moulin Vert et qui y participe depuis les années 1980. Même si le spectacle a un peu perdu en spontanéité du fait du niveau d’exigence demandé par Sonerion aujourd’hui. Je regrette aussi l’époque où les sonneurs allaient en ville pour jouer plus souvent, mais cela reviendra sans doute… »

Affiche Championnat national des bagadoù, 1990, Collections du Musée de Bretagne, 990.0007.116

 

BIBLIOGRAPHIE : 

  • Chartier-Le Floch, Erwan, « Festival interceltique de Lorient, un demi-siècle de rencontres passionnées », ArMen n° 243, juillet 2021, p. 14-29.
  • Chartier-Le Floch, Erwan, Histoire de l’Interceltisme en Bretagne, Coop Breizh, Spézet, 2013, 456 p.
  • Gestin Fañch, « Lorient, 25 ans de passions interceltiques », ArMen n° 69, juillet 1995, p. 2-12.
  • Pichard, Jean-Pierre, Le FIL, Festival interceltique de Lorient, une grande aventure humaine, Coop Breizh, Spézet, 2021, 192 p.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité