Lucien Petit-Breton, le cycliste aux multiples facettes

Auteur : Yves-Marie Evanno / mai 2021
À la fin du XIXe siècle, alors que l’utilisation de la bicyclette se popularise, les premières compétitions cyclistes rencontrent un succès immédiat. Le public s’enthousiasme à la vue de ces sportifs qui repoussent les limites du corps humain. Leur popularité s’accroît encore davantage, à partir de 1903, grâce à l’exposition médiatique offerte par le Tour de France. Les meilleurs coureurs accèdent soudainement à la notoriété, à l’image de Lucien Petit-Breton. Alors qu’il ne tient en équilibre sur sa machine que depuis une dizaine d’années, Lucien Petit-Breton enchaîne les succès de prestige. Il est ainsi le premier cycliste à remporter deux éditions du Tour de France, en 1907 puis en 1908. Il accroche également à son palmarès des courses aussi réputées que Paris-Tours (1906), Milan-San-Remo (1907), le Tour de Belgique (1908), et Paris-Bruxelles (1908), tout en faisant vibrer les vélodromes en Europe, en Amérique de Sud et Amérique du Nord. Lucien Petit-Breton est bien plus qu’un champion, c’est l’une des premières stars internationales du sport cycliste. Ses exploits ne sont pas sans conséquences dans la genèse de l’histoire du cyclisme breton tant ils contribuent à forger l’idée que la Bretagne est une terre de cyclisme.

Un « Breton » venu d’Argentine

Mais était-il pourtant breton ? et même français ? Lui-même s’amuse de ses origines. Dans le feuilleton autobiographique qu’il publie en 1909 dans les colonnes de l’hebdomadaire La Vie au Grand Air, Lucien Petit-Breton précise qu’il a parfaitement conscience que « le sportsman doit [le] considérer comme un être mystérieux » s’il ne « s’en tient qu’aux récits des journaux » dans lesquels les rédacteurs le présentent indifféremment comme « argentin » ou comme « français ». Plus loin, il ajoute encore davantage de mystère : « Suis-je français ? Suis-je argentin ? That is the question : que cette phrase ne vous fasse pas croire que je suis peut-être anglais. » Si Lucien Petit-Breton se joue de cette ambiguïté, c’est qu’il est encore identifié par une partie du public au pays dans lequel il a vécu une partie de sa jeunesse et, surtout, où il s’est fait connaître. D’ailleurs, quand il dispute ses premières courses en France, à partir de 1902, il est présenté comme étant comme un cycliste argentin. Un discours qui ne doit rien au hasard puisque, selon lui, les organisateurs « augmentent de 50 % la valeur d’un homme en le faisant passer pour un étranger ». Cette généalogie n’a d’ailleurs pas de raison d’être remise en cause par les journalistes puisqu’il s’exprime avec un fort accent sud-américain.

Lucien Petit-Breton, à gauche, et son manageur Calais (photographie de presse). Gallica / Bibliothèque nationale de France :  département Estampes et photographie, EI4-13 (boîte 45).Mais en réalité, Lucien Petit-Breton est bien né en France, le 18 octobre 1882, plus précisément à Plessé (Loire-Inférieure), à quelques kilomètres seulement de Redon. Sa nationalité ne fait d’ailleurs aucun doute puisqu’il est incorporé, en octobre 1905, au 21e régiment d’infanterie de Langres pour y effectuer son service militaire. Quant à ses liens à la Bretagne, ils sont également bien réels. En effet, Petit-Breton est un pseudonyme. De son vrai nom Lucien Mazan, le futur champion choisit spontanément de se faire appeler Lucien « Breton » pour échapper à la vigilance de son père, qui n’apprécie pas de voir son fils pratiquer une discipline que l’on pense réservée aux saltimbanques. Ce n’est qu’à son arrivée en France qu’il décide de se faire appeler « Petit-Breton » pour ne pas être confondu avec un concurrent homonyme.

Un esprit sain dans un corps sain

Mais Lucien Mazan est bien plus qu’un coureur exceptionnel. Réputé pour sa rigueur et son hygiène de vie, il devient l’un des premiers théoriciens du cyclisme. Quelques jours après l’arrivée du Tour de France 1908, alors qu’il savoure sa victoire, il publie Comment je cours sur la route, véritable manuel du bon coureur cycliste. En 22 pages, il formule ses conseils mécaniques, d’hygiène et d’entraînement « à tous les aspirants champions ». Il confirme en signant, en 1912, le chapitre consacré aux « courses sur route » dans l’ouvrage collectif Le cyclisme, première encyclopédie consacrée à la bicyclette. Très à l’aise à l’écrit, Lucien Petit-Breton multiplie les interventions dans les journaux de l’époque comme lorsqu’il accepte, à la demande de l’hebdomadaire La Vie au Grand Air, de tenir une chronique durant le Tour de France 1908. Cette autre facette du coureur lui permet d’anticiper une reconversion à l’issue de sa carrière, qu’il tente d’ailleurs d’interrompre en 1908, alors qu’il est au sommet de sa gloire. C’est finalement la Première Guerre mondiale qui le contraint à abandonner la compétition.

Lucien Petit-Breton, à droite, le 12 juin 1910, au départ d'une course sur le vélodrome de Buffalo (photographie de presse). Gallica / Bibliothèque nationale de France : .Rol, 10610

La mort d’un champion

Le 14 juillet 1914, seize ans après avoir disputé sa première course, Lucien Petit-Breton quitte le Tour de France, la mort dans l’âme, sur abandon. Il est certainement loin d’imaginer qu’il donnera ses prochains tours de pédales, trois semaines plus tard, revêtu d’un uniforme. Affecté dès le 3 août à la 20e section de secrétaires d’état-major, il ne tarde pas à se mettre en valeur. Dans un témoignage largement repris dans la presse nationale (Le Petit-Journal, Le Figaro, Sur le Vif…), en septembre 1915, le député Alexandre Lefas confie aux lecteurs que l’ordre de réquisition des taxis de la Marne lui a été directement apporté par Petit-Breton qui aurait été personnellement dépêché par le gouverneur militaire de Paris, le général Joseph Gallieni. Quelques semaines plus tard, après avoir été affecté en janvier 1915 au service automobile du 13e régiment d’artillerie, le champion devient le chauffeur de sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères Abel Ferry – neveu de Jules et poursuivant ses activités gouvernementales tout en étant au front, il ne siège au Conseil des ministres que lorsqu’il est en permission – avant d’être transféré au 14e puis au 20e escadron du train lors de l’été 1916. Le conflit ne le détourne pas de sa passion pour le cyclisme, bien au contraire. En mars 1917, dans le journal La Vie au Grand Air, il livre son analyse sur « l’influence de la guerre sur la forme » des coureurs professionnels. Selon lui, ces derniers – à condition qu’ils sortent indemnes des combats – souffriront moins du conflit que d’autres sportifs puisqu’ils auront gagné en « endurance » et que les souffrances rencontrées dans les tranchées leur permettront de relativiser leurs douleurs sur le vélo. Un exemple comme un autre de mobilisation des sportsmen, comme on les appelle à l’époque, pour l’effort de guerre.

À quelques jours de Noël 1917, alors qu’il est en service, la voiture de Lucien Petit-Breton percute une charrette, le projetant hors du véhicule. Il décède finalement de ses blessures à l’hôpital mixte de Troyes. Preuve de sa notoriété, la nouvelle de sa mort est largement relayée dans la presse nationale et internationale. The Washington Herald se souvient ainsi de ses exploits lors des Six jours de New York, notamment en 1908 où, pour continuer de faire le spectacle, il avait improvisé un duel de près de 2 heures face à Léon Georget pour clôturer en beauté un événement dont il était l’une des têtes d’affiche.

Lucien Petit-Breton vient chercher ses prix à l'issue du Tour de France 1913 (photographie de presse). Gallica / Bibliothèque nationale de France : Meurisse, 41801.:

À 35 ans, Lucien Petit-Breton laisse le monde du cyclisme orphelin. Si sa carrière était déjà terminée, nul doute qu’il avait encore un rôle à jouer dans le développement de sa discipline, aussi bien en tant que journaliste qu’en tant que directeur d’équipe. En moins de deux décennies, Lucien Mazan aura marqué l’histoire de son sport, contribuant, par son immense palmarès et sa grande renommée, à associer encore plus encore le cyclisme et la Bretagne.

BIBLIOGRAPHIE :

 

  • Bastide Roger, Petit-Breton, la Belle Époque du cyclisme, Paris, Denoël, 1985.
  • Guénel David, Petit-Breton, gentleman cycliste, Orthez, Publishroom Factory, 2020.
  • Petit-Breton Lucien, Comment je cours sur la route, Paris, Librairie de l’auto, 1908.
  • Violette Marcel (dir.), Le cyclisme, Paris, Pierre Lafitte et Cie, 1912.

Proposé par : Bretagne Culture Diversité