Morvan, le roi rebelle

Auteur : Gael Briand / septembre 2020
On sait finalement très peu de choses sur le roi Morvan, aussi appelé « Murman ». Les rares archives s’y référant sont soit franques, et donc susceptibles d’en brosser un portrait peu flatteur, soit poétiques et romantiques avec le Barzaz Breiz de Théodore Hersart de La Villemarqué. Cette dernière source étant issue d’une collecte de chants populaires, il est difficile de s’y fier historiquement tant la partie consacrée à Morvan Lez-Breiz contient d’anachronismes (chevaliers en armures, fortifications, mélanges d’époques et de lieux…). De même, le surnom « Lez-Breizh », littéralement hanche de Bretagne (comprendre soutien de la Bretagne), dont on l’a affublé ne date en réalité que du début du XIXe siècle. Littérature et histoire ne font pas toujours bon ménage et le roman national n’est pas loin.

Pourtant, l’importance de Morvan est attestée dans les chroniques franques. Ce qui est surtout frappant avec ce héros semi-légendaire de Ledaw (nom donné à la Bretagne avant le xie siècle, Létavie en français), c’est que son histoire semble se résumer à la fin de sa vie, en 818. Il serait né dans la paroisse de Priziac. Mais de qui était-il le fils ? Qu’a-t-il fait avant de mourir ? Les archives ne le disent pas… Parmi les nombreuses théories se rapportant à ce « roi », mentionnons celle qui avance l’idée qu’il pourrait être le père ou le grand-père de Nominoë. Les fonctions de commandement étant héréditaires chez les Bretons, on peut supposer que Morvan était lui-même fils de roi, en tout cas issu d’une noblesse bretonne. Toutefois, là encore, il s’agirait de ne pas faire d’anachronisme : un roi breton ou machtiern (terme utilisé par l’empire romain) devait vraisemblablement s’apparenter à un seigneur médiéval, maître sur le territoire qu’il était en capacité de diriger, en l’occurrence probablement le Poher. Si le Barzaz-Breiz en fait un vicomte de Léon, il est beaucoup plus probable que Morvan ait été élu par ses pairs en tant que chef de guerre contre les Francs. Les comtés étant une administration franque, on peut néanmoins douter de leur existence au-delà des marches de Bretagne.

Car à cette époque, la Bretagne n’est pas à proprement parler sous domination franque. Louis le Pieux se plaignait d’ailleurs que les Bretons « cultivaient les terres sans redevance ». Ceux-ci émigrent en réalité sur le continent entre les iiie et vie siècle après Jésus-Christ, sans doute avec l’aval de l’empire romain en déliquescence. Il s’agit en effet d’un peuple belliqueux qui résiste aux invasions barbares, en l’occurrence des Saxons. Il est possible que l’empire romain ait pu vouloir s’en protéger en érigeant les Bretons en une sorte de tampon.Chef et guerriers francs. Dessin d'Henri Philippoteaux. Musée de Bretagne : 2017.0000.4688.

Cela dit, si ce bout du monde demeure rebelle à l’empire carolingien, il n’en reste pas moins que les armées de Charlemagne soumettent les machtierns plusieurs fois, d’abord en 786, puis en 799 et en 811 avant la guerre de 818. On sait que plusieurs rois sont défaits avant Morvan : Meliau et Argaut en 786, Rivod en 799, puis Jarnhitin de Bro-Ereg (pays vannetais) en 814. À la tête de leurs armées, le comte Guy de Nantes et son frère, le comte de Vannes, Frodoald, seigneurs des marches de Bretagne, mâtent les rebellions de rois pas encore pacifiés. Frodoald meurt en 814 et Guy en 818, laissant à son neveu, le comte Lambert, la charge des marches.

C’est d’ailleurs à la demande de ce dernier qu’une expédition est lancée en 818 : les marches subissent en effet des attaques régulières des Bretons et il convient d’y remédier. Mais alors que Charlemagne, depuis Aix-la-Chapelle, leur délègue la besogne, c’est Louis le Pieux lui-même, devenu empereur en 814, qui prend la tête de l’expédition en 818. « Cette présence physique de l’Empereur indique bien que le danger potentiel [que les Bretons] représentaient était jugé assez inquiétant pour requérir une action concertée de toutes les forces vives de l’Empire placées sous l’autorité de son chef suprême », écrit Joël Cornette. Pour Joëlle Quaghebeur, « la réaction de Louis [le Pieux], qui vint en personne dans ce qui pourrait apparaître comme l’une des franges reculées de son pouvoir, montre, s’il en était besoin, l’importance qu’il accordait à son insoumission, mais aussi peut-être l’enjeu que pouvait représenter ce territoire environné par la mer, alors qu’un vent de sédition avait gagné certaines parties de l’Empire ». En effet, quelques mois avant l’expédition de Bretagne, c’est dans la botte italienne qu’est matée la rébellion.

Comment en est-on venu là ? Ce que l’on sait par les chroniques d’Ermold le Noir, et qui est également relaté dans le Barzaz-Breiz, c’est que Morvan reçoit l’abbé franc Witchaire, celui-ci remplissant pour l’occasion un rôle d’ambassadeur du pouvoir impérial. Cette entrevue n’est manifestement pas une première. Les deux hommes se seraient d’ailleurs déjà rencontrés auparavant et auraient même reçu à cette occasion des terres de l’empereur, ce qui peut être interprété comme une volonté de Louis le Pieux de chercher des alliés en Bretagne pour s’y installer durablement. Dans ce cadre, Morvan aurait pu devenir missus dominicus, comme le sera Nominoë quelques années plus tard.

Toujours est-il que le rendez-vous entre Morvan et Witchaire intervient dans un climat particulièrement tendu. Outre la rébellion italienne mentionnée plus haut, il faut mentionner le tableau particulièrement noir dressé à Louis le Pieux par Lambert, que la médiéviste Jöelle Quaghebeur qualifie de « responsable de la marche de Bretagne », celui d’un « pays à l’abandon, tant du point de vue spirituel que civil ». Bien entendu, aucun souverain chrétien ne peut tolérer un tel affront et l’on prend là la mesure de la tension grandissante entre les deux hommes.

Pendant l’entrevue avec l’abbé Witchaire, Morvan est accompagné de sa femme. Or celle-ci témoigne beaucoup de mépris pour l’émissaire. Elle s’assoit sur les genoux de son mari, lui baise la barbe et le visage tout en lui chuchotant à l’oreille. S’ensuit alors une tirade que relate le poème d’Ermold le Noir : « Hâte-toi de reporter ces paroles à ton roi : les champs que je cultive ne sont pas les siens, et je n’entends point recevoir ses lois. Qu’il gouverne les Francs Murman commande à juste titre aux Bretons, et refuse tout cens et tout tribut. Que les Francs osent déclarer la guerre, et sur-le-champ moi aussi je pousserai le cri du combat, et leur montrerai que mon bras n’est pas encore si faible. »

La guerre est déclarée. Bien que les Bretons soient en infériorité numérique, leurs techniques de combat s’assimilant à de la guérilla, dans les forêts, semblent être efficaces. Cela ne suffit pas, et l’armée franque pénètre en profondeur en Bretagne jusqu’à obtenir une capitulation par lassitude des Bretons. Morvan lui-même disparaît lors de cette campagne. Alors que la littérature attribue cette mort, comme une sorte de disgrâce, à un obscur soldat, parfois décrit comme un porcher appelé Choslon (ou Cosel), l’historienne Jehanne Roul estime au contraire qu’il faut probablement y voir la preuve qu’il était un brillant tacticien. Les armées bretonnes, contrairement aux armées franques, n’attaquent pas de front et Morvan aurait décidé d’attaquer l’arrière des colonnes pour couper les vivres à ses ennemis.La merveilleuse légende du Roi Arthur, travail préparatoire de Xavier de Langlais (détail). Musée de Bretagne: 995.0067.465.

Le lieu de décès de Morvan fait l’objet de débats. Le lieu-dit Minez-Morvan en Langonnet est avancé par de nombreux auteurs mais cette hypothèse semble devoir être invalidée par la toponymie, ce terme n’apparaissant dans les archives qu’à la toute fin du xive siècle. Sur ce point, le mystère semble donc rester entier. Les modalités de sa mort semblent en revanche mieux connues. Décapité, il aurait néanmoins été enterré selon les rites chrétiens par Louis le Pieux. Mais ne sachant pas exactement où est le corps, la légende, comme pour Arthur, veut qu’il ne soit pas mort et que son retour advienne. La guerre de 818 n’est d’ailleurs pas la dernière puisqu’en 822 s’illustre un autre chef breton appelé Wiomarc’h. Nouvelle preuve que la Bretagne n’était jamais totalement pacifiée…

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Proposé par : Bretagne Culture Diversité